Les savoirs locaux africains sont abondamment célébrés. On leur consacre des festivals, des journées du patrimoine, des chapitres émus dans les documents de stratégie. Cette célébration a une fonction précise, rarement avouée : elle place ces savoirs dans le registre de la mémoire, c’est-à-dire hors du registre de l’action. On honore ce qu’on n’utilise plus. Or il s’agit de systèmes de connaissance opérants — agronomiques, thérapeutiques, juridiques, linguistiques — dont dépendent aujourd’hui des centaines de millions de personnes pour se soigner, cultiver, arbitrer et apprendre. Ce thème n’est pas la rubrique culturelle de DAA Media. Il en est le socle.
⚠ ARGUMENT CONTESTÉ — POSITION PATRIMONIALE USUELLE (RAPPORTÉE HONNÊTEMENT PAR DAA MEDIA)
CE QU’ON DIT
La position patrimoniale n’est pas malveillante, et elle a produit des résultats. La documentation des langues menacées, la protection des sites, la valorisation des arts et de l’oralité ont sauvé des corpus qui auraient disparu. Sans le travail de
conservation mené depuis cinquante ans, une part de ce dont il est question ici ne serait plus accessible.
Il existe aussi une prudence légitime. Toute pratique traditionnelle n’est pas bénéfique, et certaines sont nocives ou dangereuses. Traiter les savoirs endogènes comme un bloc à défendre en bloc serait une faute symétrique de celle qui les écarte en bloc. La distance critique n’est pas du mépris.
CE QUI CLOCHE
La santé : un système traité comme une annexe culturelle
L’Organisation mondiale de la santé estime qu’au moins 80 % de la population africaine recourt à la médecine traditionnelle pour ses besoins de santé de base. Quarante pays africains ont élaboré une politique nationale en la matière.
80 %
de la population africaine recourt à la médecine traditionnelle pour ses besoins de santé de base.
Source : OMS Bureau régional pour l’Afrique, rapport révisé 2023 (données historiques de référence).
Un dispositif qui prend en charge la santé primaire de quatre personnes sur cinq n’est pas un patrimoine : c’est le système de santé majoritaire du continent. Il est pourtant traité, dans la plupart des politiques publiques et des financements, comme un supplément culturel — sans budget de recherche à la hauteur, sans intégration réelle au parcours de soins, sans protection juridique des praticiens ni de leurs savoirs. Pendant ce temps, la pharmacopée africaine alimente une recherche pharmaceutique conduite ailleurs, sans que la question de la rémunération soit posée.
La langue : le coût mesurable de l’exclusion
Le cas linguistique est le plus démonstratif parce qu’il est chiffré. L’Afrique compte entre 1 500 et 3 000 langues. moins de 20 % des élèves d’Afrique francophone sont enseignés dans leur langue maternelle. Or les enfants scolarisés dans leur langue maternelle ont environ 30 % de chances supplémentaires de savoir lire avec compréhension à la fin du primaire.
moins de 20 %
des élèves d’Afrique francophone sont enseignés dans leur langue maternelle.
Source : UNESCO / UIL (Institut de l’UNESCO pour l’apprentissage tout au long de la vie), 2016-2023.
Rapprochez ce constat de celui qui accable les systèmes éducatifs du continent — près de neuf enfants sur dix incapables de lire un texte simple à dix ans — et l’hypothèse s’impose : une part de la crise des apprentissages tient à ce que les enfants apprennent dans une langue qu’ils ne parlent pas. Trente et un pays africains ont adopté des politiques d’éducation multilingue, et les résultats commencent à se voir. La langue n’est donc pas une question identitaire ajoutée à la politique éducative : elle en est un paramètre technique déterminant.
« Un dispositif qui prend en charge la santé primaire de quatre personnes sur cinq n’est pas un patrimoine : c’est le système de santé majoritaire du continent. »
L’oralité, structurellement invisible
Le troisième mécanisme est récent et il est décisif pour la suite. Les systèmes d’intelligence artificielle apprennent de ce qui est écrit et publié en ligne. Les savoirs transmis oralement — agronomiques, thérapeutiques, juridiques — n’y figurent pas.
Quatre-vingt-huit pour cent des langues africaines sont sévèrement sous-représentées ou ignorées par la linguistiquecomputationnelle.
Ce qui se joue n’est donc pas la disparition de ces savoirs par oubli, mais leur exclusion de l’infrastructure mondiale de la connaissance en cours de construction. C’est la forme contemporaine d’une question ancienne : quels savoirs comptent, et qui en décide.
CE QUE ÇA CHANGE
Traiter les savoirs endogènes comme des systèmes de connaissance, et non comme un héritage, entraîne des conséquencesprécises.
Ils deviennent évaluables. Une pratique thérapeutique traditionnelle peut être étudiée, validée ou invalidée, comme n’importe quel protocole. C’est un signe de respect, non de défiance : on n’évalue que ce qu’on prend au sérieux.
Ils deviennent protégeables. La propriété intellectuelle collective sur la pharmacopée, les variétés végétales et les procédés est un terrain juridique largement inoccupé par les organisations africaines, alors que l’appropriation, elle, est active.
Ils deviennent une politique publique. La langue d’enseignement, la reconnaissance des praticiens, la gestion coutumière du foncier et de l’eau sont des décisions administratives, pas des questions d’attachement culturel.
Ils deviennent documentables — et c’est le chantier le plus urgent, parce que ce qui n’est pas écrit disparaît des systèmes qui trient désormais la connaissance mondiale.
CE QU’ON NE SAIT PAS ENCORE
La documentation pose un problème que nous ne savons pas résoudre. Un savoir collectif, transmis oralement, n’appartient à personne en particulier : nul n’a individuellement qualité pour consentir à sa publication. Le transcrire et le mettre en ligne sous licence ouverte le protège de l’oubli et l’expose à l’appropriation. Le garder oral le préserve du pillage et le condamne à l’invisibilité. Il n’existe pas de solution propre à cette alternative, et les régimes juridiques disponibles — brevets, indications géographiques, protocoles de consentement communautaire — sont mal adaptés.
Une seconde difficulté doit être posée sans détour. L’évaluation des pratiques traditionnelles produira des résultats inconfortables : certaines seront confirmées, d’autres invalidées, quelques-unes reconnues nocives. Une rubrique qui ne publierait que les confirmations ferait de l’apologie, non de l’information. Nous nous engageons à publier les deux, en sachant que cela heurtera parfois des attachements légitimes.
Enfin, la démarcation avec la mémoire organisationnelle mérite d’être tenue : la mémoire d’une organisation — archives, capitalisation, relève — relève de la transmission organisationnelle. Les savoirs d’une société relèvent de ce thème.
PROPOSITIONS D’ILLUSTRATIONS (CHARTE ICONOGRAPHIQUE)
1. Geste technique / Pratique agronomique
Description : Prise de vue rapprochée des mains d’un agro-écologiste mesurant le taux d’humidité du sol autour de jeunes pousses selon la technique traditionnelle du poquet paillé (zaï).
Légende : Préparation du sol selon la méthode traditionnelle du zaï réhabilitée dans le nord du Burkina Faso. Ouahigouya, juillet 2024. Crédit : Photo DAA Media / Moussa Traoré.
2. Document / Corpus linguistique
Description : Page manuscrite d’un lexique bilingue fulfulde-français annoté à la main, utilisé lors d’une session de codification lexicale en classe bilingue.
Légende : Manuel d’apprentissage bilingue et fiche de terminologie agronomique rédigés en langue wolof. Saint-Louis, Sénégal, novembre 2023. Crédit : Archives Institut de Linguistique Appliquée / DAA Media.
3. Portrait nommé / Expert praticien
Description : Portrait posé du Dr. Seydou Kane, chercheur en pharmacopée traditionnelle et phyto-chimie, tenant dans ses mains un spécimen d’écorce de Khaya senegalensis dans son laboratoire.
Légende : Dr. Seydou Kane, chercheur à l’Institut de recherche en pharmacopée et médecine traditionnelle (IRPMT). Bamako, Mali, mars 2024. Crédit : Photo DAA Media / Aïssatou Diallo.
DANS CETTE RUBRIQUE
Ce que DAA Media veut rendre visible. Les savoirs africains en tant qu’ils fonctionnent : ce qu’ils permettent de faire, avec quels résultats, et à quelles conditions ils se transmettent. Nous les traitons avec les mêmes exigences de vérification que tout autre sujet.
Les angles réguliers. Décryptages sur la pharmacopée, les langues, la gestion coutumière et les solidarités traditionnelles ; portraits de praticiens, de linguistes, de détenteurs de savoirs ; enquêtes sur l’appropriation et la protection juridique ; données clés sur les langues et la santé ; entretiens avec des chercheurs africains ; ressources documentaires.
Ce que vous y trouverez. De quoi comprendre ce que vaut un savoir local, le documenter sans l’exposer, et porter la question de la langue ou de la reconnaissance là où elle se décide.
Participez. Vous documentez des savoirs locaux, enseignez en langue nationale, ou exercez une pratique traditionnelle ? Votre travail nous intéresse. Proposez un sujet ou abonnez-vous à la rubrique.
Articles connexes (Liens internes) : Article #17 · Article #18 · Article #22
SOURCES & RÉFÉRENCES
- OMS Bureau régional pour l’Afrique, Médecine traditionnelle — https://www.afro.who.int/health-topics/traditional-medicine
- Health Reporters, 40 African countries develop national traditional medicine policies — WHO — https://healthreporters.info/40-african-countries-develop-national-traditional-medicine-policies-who/
- UNESCO, Why mother language-based education is essential — https://www.unesco.org/en/articles/why-mother-language-based-education-essential
- UNESCO, L’UNESCO et la promotion des langues en Afrique : diversité culturelle et multilinguisme — https://www.unesco.org/en/articles/unesco-and-promotion-languages-africa-cultural-diversity-and-multilingualism
- Institut de l’UNESCO pour l’apprentissage tout au long de la vie, Why and how Africa should invest in African languages and multilingual education — https://uil.unesco.org/literacy/multilingual-research/why-and-how-africa-should-invest-african-languages-and-multilingual
- UNESCO, Mother tongue matters: local language as a key to effective learning —https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000161121
- The State of Large Language Models for African Languages: Progress and Challenges, arXiv (2025) — https://arxiv.org/abs/2506.02280
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