Une organisation africaine de taille moyenne produit chaque année des dizaines de rapports : narratifs, financiers, intermédiaires, finaux, audits. Cette production est réelle, coûteuse, et elle circulate dans une seule direction — vers le haut, vers ceux qui financent. Vers le bas, en direction des populations au nom desquelles l’argent a été demandé, il ne remonte presque rien. Ce n’est pas un

oubli ni un manque de volonté. C’est la conséquence mécanique du fait que l’un des deux destinataires peut couper les fonds et l’autre non. La redevabilité suit le pouvoir, pas le principe. DAA Media ouvre cette rubrique en tenant que le déséquilibre est structurel, et qu’il se corrige donc par des dispositifs, pas par des intentions.

Ce qu’on dit


La redevabilité ascendante n’est pas illégitime, et la caricaturer serait malhonnête. Un bailleur qui confie des fonds publics ou privés doit pouvoir en justifier l’usage devant ses propres mandants — contribuables, donateurs,

conseil d’administration. Les procédures d’audit et de reporting ne sont pas des tracasseries : elles ont détecté des détournements réels et protègent les organisations honnêtes en établissant une trace.

Cette exigence a par ailleurs professionnalisé le secteur. Des organisations qui ne tenaient aucune comptabilité disposent aujourd’hui de systèmes de gestion, de pièces justificatives et de procédures de passation de marchés, parce qu’un bailleur l’a imposed. Le bénéfice institutionnel est durable et il dépasse largement le projet qui l’a provoqué.

Ce qui cloche

L’asymétrie n’est pas culturelle, elle est économique

Un bailleur insatisfait suspend un décaissement. Une communauté insatisfaite n’a aucun levier équivalent : elle ne peut ni retenir un paiement, ni saisir une instance, ni changer de prestataire. L’organisation qui répond scrupuleusement au premier et sommairement à la seconde ne fait pas preuve de mauvaise foi. Elle répond aux incitations qui existent.

C’est pourquoi les appels à la redevabilité descendante restent lettre morte lorsqu’ils sont formulés comme une exhortation morale. La littérature disponible sur les mécanismes de redevabilité descendante dans les pays à revenu faible et intermédiaire la décrit comme non standardisée et sous-investie — c’est-à-dire précisément comme ce qui n’a pas de financement dédié ni d’obligation opposable.

2 flux de comptes, 1 seul financé

Le reporting ascendant capte la quasi-totalité des budgets de suivi, laissant la redevabilité descendante sans financement dédié.

Source : Schnable, Nonprofit Management and Leadership (2025) & PLOS One (2025)

Le rapport annuel n’est pas de la redevabilité

Un rapport d’activité de 60 pages non accessibles aux concernés, rédigé dans la langue du bailleur, structuré par cadre logique, publié en PDF sur un site web, n’est pas accessible aux personnes concernées — ni matériellement, ni linguistiquement, ni cognitivement. Il satisfait à une obligation de publication. Il ne permet à personne de demander des comptes.

Rendre des comptes suppose que le destinataire puisse comprendre, contester et obtenir une réponse. Aucune de ces trois conditions n’est remplie par le document annuel standard.

« Rendre des comptes suppose que le destinataire puisse comprendre, contester et obtenir une réponse. »

La participation s’arrête à l’exécution

C’est le constat le plus documenté et le plus dérangeant. Les travaux menés sur ce sujet montrent une participation élevée des populations en phase de mise en œuvre — présence aux activités, contribution en travail, comités locaux — et une participation quasi nulle en décision et en évaluation. Une étude conduite au Bangladesh qualifie cette dernière de rhétorique et de rituel de façade.

0 % de décision communautaire

Participation forte lors de la phase d’exécution sur le terrain, mais quasi nulle au moment de décider ou d’évaluer les projets.

Source : Rahman, Journal of Developing Societies (2023)

Autrement dit : on associe les gens à l’exécution de ce qui a été décidé sans eux, puis on évalue sans eux ce qui a été fait pour eux. La séquence est complète, et elle est ordinaire.

Ce que ça change


La redevabilité descendante devient sérieuse quand elle devient coûteuse et contraignante pour l’organisation. Quelques dispositifs y suffisent.

Publier le budget du projet dans le village où il s’exécute, en monnaie locale, sur un support affiché, avant le démarrage. Le montant, les grandes lignes, la durée. C’est la mesure la plus simple et la plus rare.

Restituer en langue et format utilisables : réunion publique, radio communautaire, affichage — pas un PDF.

Ouvrir un canal avec obligation de réponse sous un délai annoncé, et publier le nombre de réclamations reçues et traitées. Une organisation qui déclare 0 réclamation en 1 an n’a pas un dispositif parfait : elle n’a pas de dispositif.

Associer les populations à l’évaluation, pas seulement à l’exécution — et publier ce qui n’a pas été fait, avec les raisons. Un rapport qui ne mentionne aucun échec n’est pas lu comme un succès par ceux qui étaient présents ; il est lu comme un mensonge.

Une frontière avec le thème voisin mérite d’être tenue : la manière dont l’organisation est construite et décide relève de la structuration. Ce dont elle rend compte, à qui, et comment elle le mesure — le regard tourné vers l’extérieur — relève de cette rubrique. Une procédure d’assemblée générale relève de la gouvernance ; un rapport présenté aux communautés bénéficiaires relève de la redevabilité.

Ce qu’on ne sait pas encore


Il faut concéder que la démonstration manque. Les revues systématiques disponibles décrivent les conditions d’efficacité des mécanismes de redevabilité descendante — associer les populations dès leur conception, former, doter en ressources — mais n’établissent pas solidement que ces mécanismes améliorent les résultats des interventions. Les lignes téléphoniques de réclamation, en particulier, affichent des bilans décevants : peu utilisées, mal traitées, parfois détournées.

Un risque doit aussi être nommé. Imposer des obligations de redevabilité descendante sans transférer de pouvoir ajoute une charge administrative à des organisations déjà saturées, et produit un nouveau rituel. Si la communauté ne peut toujours rien décider, la restitution la mieux conduite reste une information — pas une reddition de comptes. La condition première n’est donc pas procédurale : c’est que quelque chose puisse effectivement changer à la demande de ceux à qui l’on rend compte.

DANS CETTE RUBRIQUE


Ce que DAA Media veut rendre visible. Ce que les organisations disent aux populations concernées, et sous quelle forme. Nous demandons systématiquement les budgets, les rapports et les taux d’exécution, et nous publions les refus de communiquer.

Les angles réguliers. Décryptages des dispositifs d’évaluation et de mesure d’impact ; portraits d’organisations pratiquant une restitution réelle ; enquêtes sur des projets et leur exécution vue depuis le terrain ; données clés ; entretiens avec des évaluateurs africains ; outils de restitution.

Ce que vous y trouverez. De quoi construire une restitution qui tienne, évaluer honnêtement une action, et exiger des comptes sur un projet mené dans votre localité.

Participez. Vous avez mis en place un dispositif de redevabilité envers les populations ? Dites-nous ce qu’il a changé — et ce qu’il a coûté. Proposez un sujet ou abonnez-vous à la rubrique.

PROPOSITIONS D’ILLUSTRATIONS CONFORMES À LA CHARTE

1. Geste technique / Infrastructure : Panneau d’affichage en bois vernis implanté à l’entrée d’un village rural, détaillant en langue locale et en monnaie locale le budget ventilation/poste par poste d’un projet d’assainissement.

Légende : Panneau d’affichage budgétaire communautaire à l’entrée du village de Thiès, Sénégal, mars 2024. Crédit : DAA Media / Ousmane Diallo.

2. Document : Vue rapprochée de la couverture et de la page budgétaire d’un rapport financier annuel soumis à un bailleur international, annoté au stylo-bille rouge soulignant l’absence de ligne budgétaire attribuée à la restitution communautaire.

Légende : Rapport d’audit financier d’un programme d’aide au développement, Niamey, Niger, octobre 2023. Crédit : Archives DAA Media.

3. Portrait nommé : Portrait de M. Bakary Koné, évaluateur indépendant et expert en mécanismes de redevabilité communautaire, lors d’une séance de travail.

Légende : Bakary Koné, évaluateur de projets d’appui à la gouvernance locale, Bamako, Mali, février 2024. Crédit : Photo Amadou Traoré pour DAA Media.

Liens internes à poser :

Fiche 12 : Structuration et gouvernance interne des organisations

Fiche 13 : Transparence financière et gestion des budgets bailleurs

Fiche 07 : Participation citoyenne et prise de décision locale


Sources citées

PLOS One (2025), Downward accountability mechanism effectiveness by non-governmental organizations in low- and middle-income countries: a qualitative systematic review Lien

U4 Anti-Corruption Resource Centre, Downward accountability in humanitarian aid Lien

U4, Downward accountability in humanitarian aid: lessons from a hotline for refugees Lien

Rahman (2023), Downward Accountability of NGOs in Bangladesh: Theoretical Issues and Empirical Investigation, Journal of Developing Societies — Lien

Schnable (2025), Opportunities for Downward Accountability? Survey Evidence From Small Transnational NGOs, Nonprofit Management and Leadership — Lien


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