Le vocabulaire du développement financier range les tontines, les mutuelles et les caisses villageoises dans une catégorie qui décide d’avance de leur sort : le secteur informel. Le mot suggère l’inachevé, l’approximatif, l’étape avant la vraie finance. Il désigne pourtant des institutions qui résolvent, à coût presque nul, deux problèmes que les banques n’ont jamais su traiter en Afrique : savoir à qui prêter, et se faire rembourser. DAA Media ouvre cette rubrique en changeant la question. Non pas comment amener les Africains vers la finance formelle, mais qu’est-ce que la finance formelle devrait apprendre des institutions qui fonctionnent déjà.


Le programme d’inclusion financière repose sur des constats vrais. Une tontine ne finance pas un investissement de dix ans. Elle ne protège pas contre un sinistre majeur. Elle ne permet pas de recevoir un virement international ni de

constituer un historique de crédit opposable. Ses montants sont petits, ses cycles courts, sa portée limitée au cercle de ceux qui se connaissent.

Les progrès réalisés sont d’ailleurs réels. La détention d’un compte financier en Afrique subsaharienne est passée de 34 % des adultes en 2014 à 58 % en 2024, portée surtout par l’argent mobile. Des millions de personnes reçoivent aujourd’hui un salaire, paient une facture ou envoient de l’argent sans intermédiaire physique. Ce n’est pas rien, et l’ignorer serait aussi idéologique que de célébrer la tontine pour son authenticité.


Un prêt bancaire suppose de savoir si l’emprunteur remboursera. La banque le détermine par des documents : bulletins de salaire, garanties, historique, cadastre. Là où ces documents n’existent pas, elle ne prête pas — non par malveillance, mais parce qu’elle est aveugle.

La tontine dispose de l’information que la banque n’a pas. Les membres savent qui travaille, qui a eu une mauvaise saison, qui a déjà fait défaut à un engagement. Cette information ne coûte rien à produire : elle est le sous-produit de la vie sociale. Et l’exécution suit la même logique. La garantie n’est pas un titre foncier, c’est la réputation — un actif que le débiteur ne peut ni cacher ni transférer, et dont il n’a aucun intérêt à se séparer.

Zéro coût d’instruction

La tontine obtient un remboursement élevé sans dépenses de dossier

Source : Analyse DAA Media, 2024 (basée sur le fonctionnement des institutions communautaires)

Une institution qui obtient un taux de remboursement élevé avec un zéro coût d’instruction qui démontre une réponse financière supérieure n’est pas un système financier inférieur. C’est une réponse différente au même problème, et sur son terrain, elle est meilleure.

L’indicateur mesure l’offre, pas la sécurité

Le taux de détention de compte est devenu la mesure de référence de l’inclusion financière. Il compte des comptes ouverts, pas des comptes utilisés, ni des besoins couverts. Une part importante de ces comptes est peu active, et un compte de monnaie électronique sert le plus souvent à transférer, rarement à épargner et presque jamais à emprunter.

34 % (2014) → 58 % (2024)

Évolution du taux de détention d’un compte financier chez les adultes en Afrique subsaharienne

Source : Banque mondiale, Global Findex, 2014 & 2024

Autrement dit, l’indicateur mesure la pénétration d’un produit. Il ne dit rien de la question qui compte pour un ménage : suis-je capable d’absorber une dépense imprévue sans vendre un actif productif ? Sur cette question, l’affiliation à un groupe d’épargne pèse souvent plus lourd que la détention d’un compte.

Le réflexe des projets est de « structurer » ces institutions : leur donner des statuts, un règlement écrit, un compte bancaire, un logiciel de suivi. L’intention est bonne et le résultat parfois inverse de l’objectif. Le mécanisme d’exécution de la tontine repose sur la sanction sociale au sein d’un groupe restreint et choisi. En élargissant le groupe, en substituant une procédure écrite au contrôle mutuel, en introduisant un financement extérieur qui n’appartient à personne, on retire à l’institution exactement ce qui la faisait fonctionner.

On observe alors des caisses qui se délitent dès la fin du projet — et l’on conclut au manque de capacités, alors qu’on a désactivé le mécanisme.


Le principe d’action se renverse : partir de ce qui existe plutôt que d’importer un modèle.

Cela signifie identifier les institutions financières déjà présentes sur un territoire avant de proposer quoi que ce soit, et chercher ce qui leur manque précisément — souvent une capacité de refinancement pour les cycles longs, un mécanisme d’assurance contre le choc collectif, ou une reconnaissance juridique qui protège les membres sans dissoudre le fonctionnement. Cela signifie aussi accepter des formes hybrides : un groupe d’épargne adossé à une institution de microfinance qui refinance sans se substituer.

Pour une organisation, la distinction est utile à tenir. La tontine, la mutuelle, la coopérative sont des institutions sociales : elles relèvent de ce thème. Un fonds rotatif interne à votre organisation, alimenté par vos propres ressources, relève de l’autonomie financière — la question n’y est plus la solidarité entre membres, mais l’indépendance de la structure.

Moins de 15 %

Part de l’économie sociale et solidaire (ESS) dans les flux financiers africains

Source : DAA International, Document fondateur interne, 2021

Reste l’enjeu de masse. Les travaux fondateurs du réseau DAA rappellent que l’économie sociale et solidaire représente moins de 15 % des flux financiers mondiaux en Afrique. Tant que cette part ne bouge pas, l’ESS restera un secteur d’appoint dans une économie dont la logique est fixée ailleurs.


Un chiffre très cité — plus de 60 % des Africains participeraient à une forme de tontine — circule sans source primaire identifiable. Nous ne l’utilisons pas. Il n’existe pas de mesure continentale fiable de la participation aux groupes d’épargne, et c’est une lacune sérieuse pour un phénomène de cette ampleur.

Les limites réelles doivent être dites. Une tontine ne finance pas un investissement productif lourd : ses cycles sont courts et ses montants faibles. Elle peut échouer, et lorsqu’elle échoue, il n’existe aucun recours — ni assurance des dépôts, ni juridiction. Ces défaillances sont peu documentées, parce que personne ne recense les groupes qui se dissolvent.

Enfin, la numérisation des tontines progresse rapidement, portée par l’argent mobile. Nul ne sait aujourd’hui si elle étend leur portée ou si elle érode le contrôle mutuel dont elles tirent leur efficacité. C’est probablement la question la plus intéressante du domaine, et elle est ouverte.


Description : Gros plan sur les mains d’une trésorière d’association tenant un registre physique en papier quadrillé, complété au stylo à bille, posé à côté d’un téléphone mobile affichant une notification de transfert d’argent mobile. Elle effectue la double saisie manuelle de la cotisation du jour.

Légende : Tenue du registre des cotisations et suivi des flux mobiles lors de la réunion hebdomadaire du groupe d’épargne

‘Sukaali’ à Thiès (Sénégal), 14 octobre 2024. Crédit : Amadou Diallo / DAA Media.

Description : Vue plongeante et nette sur un carnet de membre de tontine villageoise en papier cartonné usagé, ouvert sur une page comportant des grilles de tampons dateurs et des signatures de validation de remboursement, posé sur une table en bois.

Légende : Carnet de cotisations et de prêt individuel attestant de l’historique de paiement d’une membre de la mutuelle d’Édéa

(Cameroun), 3 juin 2024. Crédit : Chantal Nsangou / DAA Media.

Description : Portrait moyen cadre de Mme Mariam Traoré, présidente d’une coopérative d’épargne et de crédit, assise dans son bureau de gestion à Bamako. Elle regarde directement l’objectif de manière professionnelle, sans mise en scène misérabiliste ni bannière de bailleur en fond.

Légende : Mariam Traoré, présidente du réseau de caisses d’épargne ‘Jigi Seme’ dans son bureau du quartier Korofina à

Bamako (Mali), 12 novembre 2024. Crédit : Ibrahim Koné / DAA Media.

Article 21 : Guide pratique : comment cartographier les tontines et caisses locales avant le lancement d’un projet de développement.

Article 09 : Analyse comparative : mécanismes de garantie sociale vs titres fonciers dans le crédit rural.

Article 25 : Numérisation de l’épargne communautaire : opportunité d’échelle ou risque de déshumanisation ?


Ce que DAA Media veut rendre visible. Les institutions financières et économiques que les Africains ont construites eux-mêmes — leur fonctionnement réel, leurs règles, leurs taux de défaut, leurs échecs. Nous les traitons comme des institutions, pas comme du folklore économique.

Les angles réguliers. Décryptages des mécanismes d’épargne, de crédit et d’assurance communautaires ; portraits de coopératives, de mutuelles et de groupes d’épargne ; enquêtes sur les projets de formalisation et leurs effets ; données clés sur l’inclusion financière ; entretiens avec des praticiens et des chercheurs ; opportunités.

Ce que vous y trouverez. De quoi comprendre pourquoi une caisse tient ou se délite, concevoir un appui qui ne détruit pas ce qu’il vient renforcer, et situer votre organisation dans le paysage financier réel de votre territoire.

Participez. Vous animez une tontine, une mutuelle ou une caisse villageoise ? Vos règles et vos chiffres nous intéressent, y compris ceux d’un groupe qui s’est arrêté. Proposez un sujet ou abonnez-vous à la rubrique.


SOURCES

Banque mondiale, Global Findex — Financial Inclusion in Sub-Saharan Africa (2014 & 2024) — Lien WorldBank

Banque mondiale, Findex — Financial Inclusion in SSA, data from the Global FindexLien Data

CGAP, Findex Insights: Boosting Financial Inclusion in AfricaLien CGAP

BAD, Financial Inclusion in Africa Lien BAD

DAA International, Quelques questions à se poser pour impulser un autre développement en Afrique (document fondateur interne, 2021)

— part de l’ESS inférieure à 15 % des flux financiers africains


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