Dans la plupart des pays africains, la création d’une association se solde par un document : un récépissé de déclaration, parfois un agrément. Ce papier est vécu comme un aboutissement. Il ouvre un compte bancaire, autorise à signer une convention, permet de candidater. Il ne dit pourtant rien de ce qui fait qu’une organisation existe réellement — c’est-à-dire qu’elle décide autrement que par une personne, qu’elle survit au départ de son fondateur, et qu’elle sait ce qu’elle a fait l’an dernier. DAA Media ouvre cette rubrique sur ce décalage : entre la reconnaissance administrative et la capacité institutionnelle, il y a tout le travail.
Ce qu’on dit
La priorité donnée à l’enregistrement se défend, et solidement. Sans existence juridique, une organisation ne peut ni ouvrir un compte, ni employer, ni contracter, ni recevoir un financement. Ses membres engagent leur responsabilité personnelle. Elle est à la merci d’une décision administrative arbitraire, faute de statut opposable. Les campagnes de régularisation menées par les réseaux d’appui répondent donc à un besoin réel : des milliers de collectifs actifs, parfois depuis des années, opèrent sans exister en droit et se trouvent bloqués au premier contact avec une institution. Les accompagner vers la formalisation n’est pas un formalisme, c’est un acte de protection.
Ce qui cloche
Le registre et la réalité
Les registres nationaux comptent beaucoup plus d’organisations que le pays n’en abrite d’actives. L’ordre de grandeur est visible dès qu’un contrôle sérieux est conduit : au Kenya, un audit portant sur 10 015 organisations auditées avait débouché en 2015 sur l’annonce de la radiation de 959 radiées d’entre elles, faute de pouvoir justifier l’usage de leurs fonds ou d’avoir déposé leurs comptes.
[Premier paragraphe. On entre par le problème du lecteur, jamais par la présentation de DAA.]
10 015 & 959
Organisations auditées au Kenya en 2015, ayant conduit à l’annonce de la radiation de 959 d’entre elles pour défaut de justification des fonds ou absence de comptes.
SOURCE : THE NEW HUMANITARIAN (2015)
Un registre gonflé n’est pas un détail statistique. Il affaiblit la crédibilité collective du secteur, il fournit aux administrations l’argument du désordre pour justifier des contrôles renforcés, et il rend invisibles les organisations qui, elles, fonctionnent.
Ce que le récépissé ne donne pas
Trois choses distinctes se cachent derrière le mot « structuration », et les confondre coûte cher.
Il y a les statuts : le texte, l’agrément, la conformité réglementaire. C’est ce que le récépissé atteste. Il y a la gouvernance : l’assemblée générale qui se tient réellement, les mandats qui arrivent à échéance et sont renouvelés, les décisions tracées, les conflits d’intérêts déclarés. Il y a enfin la gestion : une comptabilité tenue, une séparation entre celui qui engage la dépense et celui qui la paie, des contrats de travail, des archives.
Un récépissé n’atteste que du premier niveau. Or l’immense majorité des défaillances observées — détournements, blocages, ruptures — se produit aux deux autres.
L’organisation d’une seule personne
C’est la configuration la plus répandue et la moins nommée. Le fondateur est président, directeur exécutif de fait, signataire unique et mémoire vivante de la structure. Tant qu’il est là, tout fonctionne, souvent avec un dévouement remarquable. Le jour où il part — maladie, exil, mandat politique, décès — l’organisation ne se transmet pas : elle s’arrête.
Ce n’est pas un défaut moral. C’est une conséquence prévisible d’un financement par projets courts qui ne paie jamais la deuxième signature, la relève ni l’archivage.
« Un récépissé n’atteste que du premier niveau. Or l’immense majorité des défaillances observées — détournements, blocages, ruptures — se produit auxdeux autres. »
Le récépissé est aussi une laisse
Il faut ajouter ce que la doctrine de la formalisation dit rarement. En 2025, l’adoption ou la proposition de lois restreignant les libertés civiques a été documentée dans au moins 66 pays touchés, et plus de 80 % de la population concernée de l’Afrique subsaharienne vivent dans un pays où l’espace civique est classé réprimé ou fermé. Là où l’enregistrement est discrétionnaire, renouvelable et conditionné à des rapports d’activité, il devient un instrument de contrôle. Se structurer est nécessaire ; croire que la conformité protège est naïf.
66 pays & 80 %
Pays ayant documenté des lois restreignant les libertés civiques en 2025, et part des habitants d’Afrique subsaharienne vivant dans un espace civique réprimé ou fermé.
SOURCE : CIVICUS MONITOR (2025) / ALLAFRICA (2025)
Ce que ça change
L’ordre des priorités s’inverse. Après l’enregistrement, la question n’est pas « quel financement chercher » mais « qu’est ce qui tient sans moi ». Concrètement : tenir l’assemblée générale même quand elle n’intéresse personne, parce que c’est elle qui rend les décisions contestables et donc légitimes ; faire arriver les mandats à échéance et les renouveler réellement ; séparer la signature bancaire de la fonction de direction ; tenir une comptabilité même modeste, mais tenue tous les mois ; archiver les décisions, les conventions et les rapports dans un lieu que trois personnes savent ouvrir.
Aucune de ces mesures ne coûte cher. Toutes coûtent du temps non financé, et c’est précisément pourquoi elles sont repoussées.
Une distinction est utile pour la suite : ce thème traite du fonctionnement interne — comment l’organisation est construite et comment elle décide. Ce dont elle rend compte, à qui, et comment elle le mesure relève de la redevabilité (voir Thème 24), qui regarde vers l’extérieur. Pour aller plus loin sur ces aspects, consultez nos analyses dédiées aux statuts (voir Sous-niveau 12a) et à la gouvernance (voir Thème 10).
Ce qu’on ne sait pas encore
Il n’existe aucune mesure fiable, dans la plupart des pays africains, de la part des organisations enregistrées qui sont réellement actives. Les registres ne sont pas apurés, les radiations sont rares et souvent politiques, et les recensements sérieux datent. Toute affirmation sur la taille du secteur associatif africain — y compris celles qui circulent dans les rapports institutionnels — repose sur des estimations fragiles.
Il faut aussi concéder un point qui gêne la thèse. Le lien entre qualité de la gouvernance formelle et efficacité réelle n’est pas établi. Des organisations impeccablement gouvernées produisent peu ; des collectifs à la gouvernance approximative obtiennent des résultats considérables, parce qu’ils sont enracinés et rapides. La gouvernance ne garantit pas la performance : elle garantit la survie et la contestabilité des décisions. C’est autre chose, et c’est déjà beaucoup.
Dans cette rubrique
Ce que DAA Media veut rendre visible. La vie institutionnelle réelle des organisations africaines : comment elles décident, se transmettent, se bloquent, se réparent. Nous publions des cas de crise de gouvernance et leur issue, parce que personne ne les documente.
Les angles réguliers. Décryptages du droit des associations pays par pays ; portraits d’organisations en transition, notamment lors du passage de relais ; enquêtes sur les régimes d’enregistrement et de contrôle ; données clés sur le secteur ; entretiens ; outils et modèles de documents.
Ce que vous y trouverez. De quoi diagnostiquer la solidité institutionnelle de votre structure, préparer une succession, et distinguer ce qui relève des statuts, des organes ou de la gestion.
Participez. Votre organisation a traversé une crise de gouvernance ou réussi une transmission ? Ces récits sontrares et précieux. Proposez un sujet ou abonnez-vous à la rubrique.
Sources
The New Humanitarian, NGOs in Kenya protest threatened deregistration of 959 organisations (2015) — https:// www.thenewhumanitarian.org/analysis/2015/10/30/ngos-kenya-protest-threatened-deregistration-959-organisations
CIVICUS Monitor, Global Findings 2025 — https://monitor.civicus.org/globalfindings_2025/
CIVICUS Monitor, In Numbers 2025 — https://monitor.civicus.org/globalfindings_2025/innumbers/
allAfrica, CIVICUS Monitor data reveals « alarming » state of civic freedoms in Africa (2025) — https://allafrica.com/stories/202512090146.html
Bureau national des ONG (Ouganda), Updated National NGO Register — https://ngobureau.go.ug/en/updated-national-ngo-register
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