Presque toutes les organisations de la société civile africaine reposent, pour une part de leur activité, sur du

travail non rémunéré. On l’appelle engagement, militantisme, don de soi — et ces mots disent quelque ءيشيش

de vrai. Ils masquent aussi une réalité comptable : ce travail a un coût, il est simplement payé par quelqu’un

d’autre que l’organisation. Il est payé par la personne qui le fournit, sur son temps, sa santé et son revenu

manquant. Une organisation qui plaide pour le travail décent tout en fonctionnant à l’engagement gratuit ne

tient pas une contradiction abstraite : elle tient une contradiction que ses propres membres supportent.

ARGUMENT CONTESTÉ (EXPOSÉ HONNÊTEMENT)

CE QU’ON DIT


L’argument du bénévolat n’est pas seulement un pis-aller budgétaire, et il faut lui reconnaître sa part de vérité. L’engagement librement consenti est constitutif du fait associatif. Une organisation entièrement salariée perd quelque chose : elle devient un prestataire, et sa légitimité à parler au nom d’un collectif s’affaiblit. Le bénévole apporte une adhésion que le contrat de travail n’achète pas.

L’argument pratique est tout aussi réel. Les financements ne couvrent presque jamais les fonctions permanentes — direction, comptabilité, animation de réseau. Sans bénévolat, une grande partie du tissu associatif africain n’existerait pas du tout. Reprocher à une organisation de fonctionner ainsi reviendrait souvent à lui reprocherd’exister

CE QUI CLOCHE


Un poste bénévole n’est pas un poste gratuit. C’est un poste dont le coût est sorti du budget de l’organisation pour entrer dans le budget d’un ménage. Cette opération est invisible dans les états financiers, ce qui la rend commode : l’organisation affiche des frais de structure bas, précisément ceux que les bailleurs récompensent.

Le mécanisme est circulaire. Les taux de frais indirects consentis sont trop faibles pour salarier les fonctions permanentes ; l’organisation les fait assurer bénévolement ; ses comptes montrent qu’elle fonctionne avec peu de frais de structure ; le bailleur en conclut que le taux était suffisant.

[Premier paragraphe. On entre par le problème du lecteur, jamais par la présentation de DAA.]

Le travail non rémunéré sélectionne. Il est accessible à qui dispose d’une autre source de revenu — un conjoint salarié, une retraite, une terre, une activité commerciale, un appui familial. Il est inaccessible à qui doit gagner sa journée.

Plus de 85 % des travailleurs relèvent de l’économie informelle et environ 60 % vivent sous le seuil de pauvreté modérée (moins de 4,20 $ / jour en PPA).

Source : OIT, Profil statistique régional sur l’informalité en Afrique (2025) / ISS African Futures (2025)

Dans une région où plus de 85 % des travailleurs relèvent de l’économie informelle et où environ 60 % vivent dans des ménages situés sous le seuil de pauvreté modérée — moins de 4,20 dollars par jour en parité de pouvoir d’achat — cette sélection n’est pas marginale. Elle écarte des responsabilités les personnes représentées. Elle pèse aussi de façon très inégale sur les femmes, dont le temps est déjà largement absorbé par un travail domestique non compté.

L’organisation qui fonctionne au bénévolat ne recrute donc pas parmi les plus concernés. Elle recrute parmi les plus disponibles.

L’effet institutionnel est le moins discuté et le plus grave. Un bénévole peut partir sans préavis, et il le fait légitimement lorsque ses contraintes changent. L’organisation ne peut donc ni exiger, ni sanctionner, ni planifier au-delà de quelques mois. La compétence acquise part avec la personne, sans transmission ni archivage.

On observe alors une organisation qui se reconstruit tous les deux ans, réapprend ce qu’elle savait, et attribue cette instabilité au manque de financement alors qu’elle tient d’abord au statut de ceux qui la font tenir.


La première décision est comptable : faire figurer le travail bénévole dans les comptes, valorisé au coût de remplacement. L’exercice ne coûte rien et change la conversation. Une organisation qui peut dire « nos charges de personnel réelles sont de 40 000 euros dont 25 000 non rémunérés » négocie autrement son taux de frais de structure.

La deuxième est stratégique : identifier les deux ou trois fonctions qui doivent être salariées, même partiellement, parce que leur discontinuité détruit l’organisation — généralement la comptabilité, la coordination et la mémoire documentaire. Les financer sur ressources propres est souvent plus réaliste que d’attendre qu’un bailleur les prenne en charge.

La troisième est politique. Une organisation qui porte un plaidoyer sur le travail décent, l’insertion des jeunes ou la protection sociale gagne à examiner d’abord ses propres pratiques d’emploi. Ce n’est pas une exigence de pureté : c’est la condition de sa crédibilité, et cela relève directement de la redevabilité qu’elle doit à ses membres.

L’Afrique subsaharienne a ajouté 15,4 millions d’actifs pour seulement 14,6 millions d’emplois créés entre 2024 et 2025.

Source : OIT, World Employment and Social Trends 2026 (cité par Ecofin Agency, 2026)

Le contexte donne à ces choix leur urgence. L’Afrique subsaharienne a ajouté 15,4 millions d’actifs à sa population active entre 2024 et 2025, pour 14,6 millions d’emplois créés. L’écart se creuse chaque année.


Il n’existe pas de statistique fiable sur l’emploi associatif en Afrique — ni sur le nombre de salariés du secteur, ni sur la part du travail non rémunéré, ni sur les niveaux de rémunération. Le secteur produit des rapports d’activité par milliers et presque aucune donnée sur lui-même. Toute affirmation générale sur ce sujet, y compris la nôtre, repose sur des observations et non sur une mesure.

Il faut aussi concéder une objection sérieuse. Tout travail non rémunéré n’est pas du travail extorqué. La participation civique bénévole — siéger dans un bureau, animer une réunion de quartier, tenir une permanence — relève d’une tradition d’engagement qui ne se réduit pas à une relation d’emploi déguisée, et la salarier intégralement la dénaturerait.

La frontière entre engagement et travail gratuit existe ; elle passe probablement par la régularité, la subordination et la substituabilité à un poste. Elle mérite d’être discutée plutôt que tranchée d’avance.


Ce que DAA Media veut rendre visible.

Les conditions de travail réelles dans les organisations africaines et dans l’économie informelle : qui est payé, combien, avec quelle protection. Nous voulons construire les données qui manquent sur l’emploi associatif.

Décryptages du droit du travail et de la protection sociale ; portraits de salariés, de bénévoles et de travailleurs informels ; enquêtes sur les conditions d’emploi dans le secteur associatif et les filières ; données clés sur l’emploi et l’informalité ; entretiens ; opportunités d’insertion et de formation.

De quoi valoriser le travail réel de votre organisation, structurer vos pratiques d’emploi, et argumenter sur le coût véritable de votre fonctionnement.

Votre organisation a franchi le pas du salariat, même partiel ? Dites-nous comment vous l’avez financé. Proposez un sujet ou abonnez-vous à la rubrique.

Article 12c — Modèles de financement de la société civile et autonomie financière.

Article 18b — Droit du travail et statut des permanents dans le secteur non lucratif.

Article 24 — Statistiques de l’économie informelle et emploi des jeunes en Afrique subsaharienne.

SOURCES


OIT, Afrique — Profil statistique régional sur l’informalité, tendances 2004-2024 (2025) — https://www.ilo.org/sites/default/files/2025-02/Africa_Informality%20Regional%20statistical%20profile.pdf

OIT, Plus de 60 % de la population active mondiale relève de l’économie informelle — https://www.ilo.org/resource/news/more-60-cent-world%E2%80%99s-employed-population-are-informal-economy

OIT, World Employment and Social Trends 2026, cité par Ecofin Agency — https://www.ecofinagency.com/newsservices/0903-53598-sub-saharan-africa-adds-15-4-million-workers-in-2025-straining-labor-markets

ISS African Futures, Tackling working poverty and informality in Africa’s labour future (2025) — https:// futures.issafrica.org/blog/2025/Tackling-working-poverty-and-informality-in-Africas-labour-future

WIEGO, Statistical Picture — Informal Economy — https://www.wiego.org/informal-economy/statistical-picture/


1. Document / Outil comptable (Infrastructures & Métier)

Description : Gros plan en plongée sur un cahier de comptabilité associative manuscrit posé à côté d’une calculatrice et d’un tableau d’imputation analytique. On distingue des lignes de dépenses de transport et des colonnes de valorisation du bénévolat gribouillées au crayon.

Légende : Registre comptable et valorisation du temps bénévole au siège d’une association communautaire, Dakar (Sénégal), novembre 2025. Crédit : Mamadou Diallo / DAA Media.

2. Geste technique / Postes de travail

Description : Vue de cadrage moyen sur les mains et le profil d’une coordinatrice de projet ajustant un planning mural sur un tableau blanc dans une salle de réunion associative. L’arrière-plan montre des étagères d’archivage institutionnel.

Légende : Aminata Touré, coordinatrice réseau, lors de la planification semestrielle dans les locaux de l’ONG, Bamako (Mali), février 2026. Crédit : Ousmane Traoré / DAA Media.

3. Portrait nommé

Description : Portrait posé en milieu professionnel de M. Samuel K. Ndugwa, chargé de comptabilité administrative, assis devant son ordinateur dans le bureau partagé d’un collectif associatif urbain.

Légende : Samuel K. Ndugwa, responsable administratif et financier du collectif, Kampala (Ouganda), janvier 2026. Crédit : Sarah Wanjiku / DAA Media.

RAPPORT DE VÉRIFICATION DES SOURCES & FACTUALITÉ


Statut des vérifications :

  • Chiffre « 40 000 euros dont 25 000 non rémunérés » : Il s’agit d’un exemple illustratif / hypothétique introduit dans le texte pour faire la démonstration d’une valorisation comptable (« Une organisation qui peut dire… »). Ce n’est pas une statistique empirique factuelle.
  • Toutes les autres données chiffrées (85 %, 60 %, 4,20 $, 15,4 M, 14,6 M) : Toutes clairement traçables et adossées aux rapports OIT (2025/2026), ISS African Futures (2025) et Ecofin Agency dans la liste finale des sources.
  • Affirmations fortes : L’affirmation centrale (« Le bénévolat sélectionne… écarte des responsabilités les personnes les plus précaires ») est étayée par la croisée des données OIT/ISS sur le niveau de pauvreté et d’informalité du marché du travail régional

[Prénom NOM de l’auteur]

[Fonction · une ligne de légitimité sur le sujet traité.]