Chaque secteur africain a sa plateforme nationale, souvent plusieurs. Chaque programme régional a créé son réseau. Chaque thématique a sa coalition, son consortium, son cadre de concertation. Cette densité passe pour un signe de vitalité de la société civile. Elle est plus souvent le sédiment de financements
successifs : des structures nées d’un projet, dotées d’un secrétariat pendant trois ans, puis maintenues en sommeil par fidélité. Une coalition ne tient pas parce qu’elle a une charte. Elle tient parce que ses membres y engagent quelque chose qu’ils regretteraient de perdre. DAA Media ouvre cette rubrique sur
ce critère : que coûte l’adhésion ?
POSITION CONTESTÉE PAR DAA MEDIA
CE QU’ON DIT
L’argument coopératif est solide et il ne s’agit pas de le récuser. Isolée, une organisation locale ne pèse rien face à un ministère, ne peut pas mutualiser une expertise juridique ou comptable, et se trouve exclue des financements réservés aux consortiums. Les victoires de plaidoyer significatives obtenues sur le continent — sur l’accès aux traitements, sur les industries extractives, sur les droits fonciers — ont toutes été portées par des coalitions.
La coopération Sud-Sud et interafricaine a en outre une valeur propre. Elle fait circuler des solutions entre contextes comparables, ce que la coopération Nord-Sud ne produit pas. Une expérience malienne se transpose plus aisément au Burkina qu’un dispositif néerlandais. Ce constat justifie à lui seul d’investir dans les réseaux régionaux.
CE QUI CLOCHE
La plateforme financée par un projet meurt avec le projet
Le schéma se répète : un bailleur finance la structuration d’un réseau, paie un secrétariat, des réunions, un site web. Pendant trois ans, la plateforme est active. À la fin de la convention, il ne reste ni salarié, ni budget de fonctionnement, ni raison pour un membre de faire deux cents kilomètres pour une assemblée générale.
Le réseau n’a pas échoué : il n’a jamais existé comme institution de ses membres. Il existait comme dispositif d’un bailleur, dont les membres étaient les bénéficiaires. C’est une différence de nature, et elle se voit au premier jour — dans la question de savoir qui paie le secrétariat.
L’adhésion gratuite n’engage personne
Une cotisation n’a pas d’abord une fonction budgétaire. Elle a une fonction de sélection et d’engagement. Une organisation qui verse une cotisation, même modeste, a exprimé un choix ; elle exigera des comptes ; elle se déplacera à l’assemblée parce qu’elle y a un intérêt patrimonial.
Une adhésion gratuite ne produit aucun de ces effets. Elle fabrique des listes de membres impressionnantes — cent trente organisations affiliées — dont dix participent réellement. Le réseau annonce alors une représentativité qu’il n’a pas, et cette surdéclaration finit par être connue de ses interlocuteurs, ce qui détruit précisément l’actif qu’il prétendait constituer
L’intermédiaire supplémentaire
3,8 %
Part du financement humanitaire international versée directement aux acteurs locaux et nationaux.
Source : Development Initiatives / IASC, 2024
Il faut aborder le point que les réseaux évitent. Dans un système où, selon les travaux fondateurs du réseau DAA, 25 à 40 % des fonds parviennent aux organisations locales, et où 3,8 % du financement allait aux acteurs locaux en 2024, chaque intermédiaire supplémentaire prélève.
25 à 40 %
Part estimée des fonds globaux de développement qui parviendrait effectivement aux organisations locales.
Source : DAA International, Document fondateur interne
Un réseau qui capte un financement destiné à ses membres et en reverse une fraction après frais de gestion n’a pas amplifié leur voix : il s’est intercalé. La question n’est pas de principe — un chef de file de consortium rend un service réel, et l’assumer coûte cher. La question est de transparence : quelle part du financement obtenu au nom du collectif reste au secrétariat, et les membres le savent-ils ?
« Une coalition ne tient pas parce qu’elle a une charte. Elle tient parce que ses membres y engagent quelque chose qu’ils regretteraient de perdre. »
CE QUE ÇA CHANGE
Quelques decisions concrètes distinguent une coalition qui tient d’une plateforme qui figure.
Une cotisation obligatoire, même symbolique, indexée sur le budget du membre. Elle ne financera pas le fonctionnement, et ce n’est pas son objet : elle établit que le réseau appartient à ses membres.
Un mandat écrit, précis et limité. Un réseau qui se donne pour objet « la promotion du développement » ne peut être tenu à rien. Un réseau qui se donne pour objet d’obtenir la révision d’un texte précis avant une date précise peut réussir ou échouer — et donc rendre des comptes.
Une clause de fin. Une coalition de plaidoyer constituée pour un objectif doit prévoir sa dissolution une fois l’objectif atteint ou manqué. La distinction entre coalition temporaire à objectif et plateforme permanente de représentation est trop rarement faite, et c’est ce qui produit les structures zombies.
La publication de la clé de répartition de tout financement obtenu collectivement.
CE QU’ON NE SAIT PAS ENCORE
Il n’existe, à notre connaissance, aucun recensement des réseaux et plateformes de la société civile africaine, ni aucune étude de leur durée de vie. Nous ne savons donc pas quelle proportion survit à son financement initial, ni si les réseaux à cotisation obligatoire durent effectivement plus longtemps que les autres. L’argument développé ici repose sur un raisonnement institutionnel et sur des observations, non sur une mesure. C’est une faiblesse, et c’est un chantier que la rubrique se propose d’ouvrir.
Il faut par ailleurs concéder deux objections. Des plateformes créées et longtemps financées de l’extérieur ont fini par s’autonomiser et durent depuis des décennies : la naissance ne détermine pas la trajectoire. Et l’exigence de cotisation a un coût d’exclusion réel — elle écarte les organisations les plus pauvres, c’est-à-dire souvent les plus proches des populations concernées. Un barème progressif atténue le problème sans le résoudre. Il n’existe pas de solution propre à cette tension.
DANS CETTE RUBRIQUE
Ce que DAA Media veut rendre visible. Le fonctionnement économique réel des réseaux africains : qui paie le secrétariat, quelle part des financements collectifs y reste, combien de membres participent effectivement. Nous publions ces éléments quand ils sont accessibles, et l’absence de réponse quand ils ne le sont pas.
Les angles réguliers. Décryptages sur la construction de coalitions et les consortiums ; portraits de réseaux qui durent et de réseaux qui se sont arrêtés ; enquêtes sur les financements de la structuration ; données clés sur les flux vers les acteurs locaux ; entretiens ; opportunités de coopération interafricaine.
Ce que vous y trouverez. De quoi décider si une adhésion vaut son coût, construire une coalition qui survive à son financement, et négocier votre place dans un consortium.
Participez. Votre réseau vit de ses cotisations, ou s’est arrêté faute de moyens ? Les deux trajectoires nous intéressent. Proposez un sujet ou abonnez-vous à la rubrique.
SOURCES
Development Initiatives, Falling short? Funding to local and national actors — devinit.org
ODI, The state of international humanitarian funding to local and national actors — odi.org
IASC / Grand Bargain, Localisation learning space: progressing towards 25% direct funding to local and national actors —interagencystandingcommittee.org
CIVICUS Monitor, Global Findings 2025 — monitor.civicus.org
DAA International, Pour un financement alternatif du développement (document fondateur interne) — estimation de 25 à 40 % des fonds parvenant aux organisations locales
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