Presque tous les États africains ont adopté des lois de décentralisation. Les communes existent, les conseils sont élus, les compétences sont énumérées dans les textes : eau, assainissement, voirie, écoles primaires, centres de santé, état civil. Ce transfert est réel sur le papier. Ce qui ne s’est presque jamais produit avec la même ampleur, c’est le transfert des ressources correspondantes. Une collectivité chargée d’entretenir des écoles sans recette pour le faire n’a pas reçu du pouvoir : elle a reçu une responsabilité inexécutable, et avec elle la charge d’expliquer aux habitants pourquoi rien ne se fait.

POSITION CONTESTÉE PAR DAA MEDIA (THÈSE ADVERSE)

Ce qu’on dit


L’argument décentralisateur est fondé, et il a été largement porté par des Africains eux-mêmes. La décision prise au plus près connaît mieux le terrain : nul ne sait mieux qu’une commune où le pont manque et quelle école déborde. Le rapprochement du décideur et de l’administré rend le contrôle citoyen possible, ce que l’administration centrale ne permet pas. La décentralisation a aussi contribué, dans plusieurs pays, à désamorcer des tensions territoriales en donnant une représentation à des régions marginalisées.


Des résultats concrets existent. Les expériences sénégalaises de budget participatif communal ont été associées à une amélioration du recouvrement des recettes fiscales locales : la confiance construite entre citoyens et autorités s’est traduite en consentement à l’impôt. Lorsque le dispositif est réel, il produit des effets réels.

Ce qui cloche


Le constat dominant dans la littérature sur la décentralisation africaine est celui-ci : à l’exception de quelques grandes collectivités urbaines situées dans les pays les plus riches, les collectivités africaines dépendent très fortement des transferts budgétaires de l’État central, faute de pouvoir mobiliser une recette propre significative.

Cette dépendance n’est pas un détail technique. Un budget composé à 80 ou 90 % de transferts n’est pas un budget : c’est une dotation, dont le montant, le calendrier et parfois l’affectation sont décidés ailleurs. Le conseil municipal délibère sur une enveloppe qu’il n’a ni constituée, ni négociée, et dont il ne connaît souvent pas le montant définitif au moment de voter

Les travaux disponibles vont plus loin et le constat mérite d’être énoncé sans détour : une part accrue de transferts centraux dans la dépense locale totale s’accompagne d’une baisse de l’efficacité de la fourniture des services publics.

Le mécanisme est compréhensible. Une collectivité financée par une dotation rend des comptes vers le haut, à celui qui verse, plutôt que vers le bas, à ceux qui utilisent. Le versement peut être retardé, réduit ou conditionné selon des considérations qui ne sont pas toujours techniques. La décentralisation, dans cette configuration, ne redistribue pas le pouvoir : elle en modifie le canal.

C’est l’effet politique le plus efficace du dispositif. Quand la pompe ne fonctionne plus — et **36 % des pompes du continent sont à l’arrêt** — l’habitant s’adresse au maire, qui est là, et non au ministère, qui ne l’est pas. Quand l’école n’a pas de toit, c’est le conseil municipal qui est mis en cause.

36 %

des pompes à eau du continent sont aujourd’hui non fonctionnelles ou à l’arrêt

Source : Données sectorielles & Brosio (2000) / SDMIMD Journal (2022)

L’État central a donc transféré la fonction d’exposition politique en conservant la maîtrise des ressources. Ce n’est pas nécessairement une intention ; c’est un résultat, et il est stable.

Ce que ça change

La question à poser devant toute réforme de décentralisation n’est pas « quelles compétences sont transférées » mais **« quelle recette accompagne le transfert, et est-elle prévisible ? »**. Une compétence sans ressource affectée et sans calendrier de versement garanti est une charge, pas un pouvoir.

Cela déplace le travail des organisations de la société civile vers des terrains peu occupés : le suivi des transferts effectivement versés comparés aux montants votés — écart souvent considérable et rarement documenté ; la fiscalité locale, c’est-à-dire les ressources propres que la commune peut mobiliser et qui, elles, ne dépendent de personne ; et la publication des budgets communaux dans une forme utilisable par les habitants.

Ces trois chantiers relient directement cette rubrique à la justice fiscale et au contrôle citoyen. Un habitant qui connaît le budget de sa commune, ce qu’elle a reçu et ce qu’elle a dépensé, est en situation de demander des comptes. C’est la condition matérielle de la participation, et elle précède tout dispositif participatif.

Ce qu’on ne sait pas encore

Il faut signaler une lacune. Nous n’avons pas trouvé de mesure continentale fiable et récente de la part de la dépense publique exécutée au niveau local en Afrique — l’indicateur qui permettrait de comparer les pays entre eux et avec d’autres régions. Les données existent pays par pays, de qualité inégale, rarement harmonisées. Cette absence est significative pour un continent qui a fait de la décentralisation une politique majeure depuis trente ans.

Il faut également concéder que l’effet de la décentralisation fiscale sur le développement n’est pas tranché. Les travaux comparatifs entre pays africains et pays de l’OCDE donnent des résultats contrastés, et rien n’établit qu’une décentralisation mieux financée produirait mécaniquement de meilleurs services. Une collectivité dotée de ressources propres mais sans capacité administrative, ni contrôle citoyen, ni contre-pouvoir local peut reproduire à l’échelle communale les défaillances qu’on dénonçait à l’échelle nationale — parfois avec moins de garde-fous.

L’argument défendu ici est précis : le transfert de ressources est une condition nécessaire de la décentralisation. Il n’en est pas une condition suffisante.

DANS CETTE RUBRIQUE


Ce que DAA Media veut rendre visible : Les budgets communaux africains : ce qui est voté, ce qui est reçu, ce qui est dépensé. Nous voulons rendre ces documents accessibles et comparables, parce qu’ils sont la clé de tout le reste.

Les angles réguliers : Décryptages des lois de décentralisation et des mécanismes de transfert ; portraits de maires, de secrétaires généraux et d’habitants engagés dans la vie communale ; enquêtes sur des investissements locaux et leur exécution ; données clés sur les finances locales ; entretiens ; opportunités de coopération entre collectivités.

Ce que vous y trouverez : De quoi lire un budget communal, suivre un transfert de l’État à votre commune, et situer votre territoire dans le cadre légal qui le régit.

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Sources & Références

Otoo, Fiscal decentralization and efficiency of public services delivery by local governments in Ghana, African Development Review (2021) — En ligne

The impact of fiscal decentralization on economic growth: a comparative analysis of selected African and OECD countries, PMC (2023) — En ligne

Brosio, Decentralization in Africa, FMI (2000) — Document PDF

SDMIMD Journal of Management, Intergovernmental fiscal transfers and decentralization initiatives in sub-Saharan Africa: a case study of SNGs in Kenya (2022) — DOI: 10.18311/sdmimd/2022/29505

International Budget Partnership, Open Budget Survey 2025 — Sub-Saharan Africa (2025) — Rapport IBP

Open Government Partnership, Promoting local participatory budgeting (Sénégal)Engagement OGP

Liens internes référencés

Article #08 : Justice fiscale et mobilisation des recettes propres locales.

Article #13 : Contrôle citoyen et transparence des budgets communaux.

Article #16 : Analyse comparée de la décentralisation et des transferts d’État en Afrique de l’Ouest.

[Texte. Un ou deux passages en gras par paragraphe au maximum.]

Propositions d’illustrations (Charte iconographique DAA Media)

Option 1 — Geste technique / Infrastructure

Photographie rapprochée des mécanismes d’une pompe manuelle à motricité humaine en zone rurale, montrant les signes d’usure ou d’arrêt technique (chaîne déconnectée, point d’eau sec), sans dramatisation ni misérabilisme.

Option 2 — Document / Support de gestion

Prise de vue d’un registre de délibérations budgétaires et de tableaux de comptes communaux annotés à la main, posé sur une table de réunion municipale.

Option 3 — Portrait nommé / Action citoyenne

Portrait en situation de travail d’un élu local ou secrétaire général présentant un document de comptabilité publique lors d’une réunion d’information locale.


[Prénom NOM de l’auteur]

[Fonction · une ligne de légitimité sur le sujet traité.]