Dans la plupart des budgets associatifs africains, la communication apparaît en

dernier et disparaît en premier. Elle passe pour de l’ornement : ce qu’on ajoute

quand l’essentiel est fait, ce qu’on coupe quand l’argent manque. Cette hiérarchie repose sur une erreur d’analyse. Le récit n’est pas l’emballage de l’action, il en est une condition. Il décide de ce qui est perçu comme un problème, de qui est jugé crédible pour en parler, et de quelles solutions paraissent seulement pensables. Une action qui n’est pas racontée n’est pas une action discrète : c’est une action qui n’existe pas dans l’espace où se prennent les décisions.

CE QU’ON DIT


POSITION CONTESTÉE PAR DAA MEDIA

L’argument de la sobriété a sa noblesse et il faut l’entendre. Un secteur qui consacrerait à sa propre visibilité ce qu’il devrait consacrer au terrain trahirait sa mission. Les dérives existent : rapports somptueux, vidéos coûteuses, comptes sociaux gérés par des agences pendant que les équipes de terrain manquent de carburant. La méfiance envers la « com » est une réaction saine à des excès réels.

Il y a aussi une méfiance plus profonde, et plus juste : celle qui vise la mise en scène de la pauvreté. Les images d’enfants faméliques et de mains tendues ont financé des programmesentiers en fabriquant une image de l’Afrique dont le continent paie encore le prix. Se tenir à distance de cette économie du récit est une position défendable.

Un problème que personne ne raconte n’entre pas dans l’agenda. Il n’apparaît ni dans les stratégies-pays des bailleurs, ni dans les débats parlementaires, ni dans les priorités des administrations. Le lien avec le plaidoyer est direct : une campagne sans relais médiatique n’a pas de rapport de force.

Or le récit sur l’Afrique continue d’être produit très largement ailleurs. Le refuser ne suffit pas ; le remplacer suppose une capacité de production, c’est-à-dire des rédactions, des archives, des compétences et des budgets. Se tenir à l’écart du récit ne préserve de rien : cela laisse le champ libre.

L’infrastructure locale du récit est en crise

L’Afrique n’est pas démunie en la matière : 32 pays sur 54 reconnaissent juridiquement les médias communautaires, ce qui place le continent en tête à l’échelle mondiale. L’Afrique du Sud compte à elle seule environ 230 radios communautaires licenciées.

32 / 54 pays

Pays africains reconnaissant juridiquement les médias communautaires, plaçant le continent en tête mondiale.

Source : CIMA / National Endowment for Democracy (2025)

Mais la distribution de ces médias épouse la carte des inégalités : les zones rurales et les quartiers pauvres sont fréquemment des déserts d’information, tandis que les périphéries aisées disposent d’une offre croissante. Et la viabilité économique se dégrade. En 2025, la suspension des programmes de la Voice of America a entraîné l’arrêt de programmes de radios communautaires dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, mettant en cause l’accès à l’information de populations entières — illustration nette de ce que produit une dépendance à un financement extérieur unique.

Le mécanisme mérite d’être nommé parce qu’il est réparable. Les annonceurs exigent des données d’audience fiables avant d’engager un budget. Les radios communautaires n’ont pas les moyens de produire ces mesures. Faute de données, elles n’obtiennent pas la publicité qui financerait les données.

À cela s’ajoute la contrainte politique. Les journalistes détenus en Afrique le sont plus que partout ailleurs dans le monde, et l’usage de la force contre les manifestants y est courant. Le récit local n’est pas seulement sous-financé : il est risqué à produire.

Afrique : 1re région

Région enregistrant le plus fort taux de détention de journalistes dans le monde.

Source : CIVICUS Monitor, Global Findings (2025)


Traiter la communication comme une infrastructure, et non comme une dépense d’agrément, entraîne quelques décisions concrètes.

Posséder ses canaux. Une liste de contacts, une base d’abonnés, une archive de ses propres contenus appartiennent à l’organisation. Une audience constituée sur une plateforme appartient à la plateforme, et disparaît avec un changement d’algorithme ou de conditions d’usage.

Documenter en continu, pas en fin de projet. Ce qui n’a pas été photographié, enregistré ou noté au moment où cela s’est produit ne se reconstitue pas. L’archive est ce qui permet de raconter deux ans plus tard, quand la question devient d’actualité.

Traiter les médias locaux comme des partenaires, pas comme des relais. Une radio communautaire n’est pas un canal de diffusion à mobiliser en fin de projet : c’est une institution du territoire, avec ses contraintes économiques propres, et son affaiblissement est une perte collective.

Assumer le coût. Un budget de communication réaliste, négocié dans les conventions au même titre que les autres lignes, plutôt qu’un reliquat.


Les données d’audience des médias communautaires africains sont précisément ce qui manque — c’est le cœur du problème décrit plus haut, et cela signifie que nous ne savons pas mesurer la portée réelle de ces médias, ni donc évaluer sérieusement ce que leur disparition coûterait.

Aucun modèle économique viable ne s’est par ailleurs imposé. L’abonnement, l’adhésion, la publicité locale, le financement public, le mécénat, la prestation de services : chacun a été essayé, aucun ne s’est généralisé. Les économies locales des zones marginales ne peuvent souvent pas soutenir un média local, et c’est un fait structurel que la bonne volonté ne corrige pas. Nous entrons dans cette rubrique en sachant que la question de la viabilité des médias africains n’est pas résolue — y compris pour nous.


Ce que DAA Media veut rendre visible. Les conditions économiques et politiques réelles de la production de l’information en Afrique : qui finance, qui risque, qui disparaît. Nous documentons notre propre secteur avec les mêmes exigences que les autres.

Les angles réguliers. Décryptages sur les modèles économiques des médias et la régulation ; portraits de rédactions, de radios communautaires et de journalistes ; enquêtes sur la circulation de l’information et sur les déserts informationnels ; données clés ; entretiens ; ressources et formations.

Ce que vous y trouverez. De quoi construire une capacité de récit dans votre organisation, travailler utilement avec un média local, et comprendre ce qui détermine la survie de l’information de proximité.

Participez. Vous animez un média communautaire ou une fonction communication associative ? Vos chiffres et vos difficultés nous intéressent. Proposez un sujet ou abonnez vous à la rubrique.

CIMA / National Endowment for Democracy, Local Radio Stations in Africa: Sustainability or Pragmatic Viability? (2025) — https://www.cima.ned.org/publication/local-radio-stations-in-africa-sustainability-or-pragmatic-viability/

RSF, Sub-Saharan Africa: community radio programmes shut down, access to information in jeopardy after Voiceof America suspension (2025) — https://rsf.org/en/sub-saharan-africa-community-radio-programmes-shutdown access-information-jeopardy-after-voice

Wits University, South Africa needs to rethink its community media policy (2025) — https://www.wits.ac.za/news/latest-news/opinion/2025/2025-11/south-africa-needs-to-rethink-its-community-media-policy.html

Broadcast Media Africa, Africa’s community radio future is at risk — new report warns (2026) — https://news.broadcastmediaafrica.com/2026/07/16/bma-intelligence-africas-community-radio-future-is-at-risk-newreport-warns/

Moffat, Osunkunle, Mutinta, Exploring sustainability challenges that hinder community radio from facilitating development of grassroots communities (2025) https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/00219096241235304

CIVICUS Monitor, Global Findings 2025https://monitor.civicus.org/globalfindings_2025/


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