Le budget participatif, le comité de concertation, l’atelier de restitution communale : l’Afrique ne manque pas de dispositifs participatifs. Elle en compte parmi les plus anciens et les plus nombreux du Sud. Ce qui manque, ce n’est pas le dispositif, c’est le pouvoir qu’il transfère. Quand l’autorité peut
ignorer sans conséquence ce qui sort d’une consultation, celle-ci n’est pas un exercice démocratique : c’est une collecte d’avis. Et répétée, elle produit l’inverse de son intention — elle enseigne aux citoyens que leur parole n’engage rien. DAA Media ouvre cette rubrique sur le seul critère qui distingue la participation de son simulacre : la décision a-t-elle pu changer ?
POSITION CONTESTÉE (ANALYSE ADVERSE)
CE QU’ON DIT
La défense de la participation consultative est sérieuse. Toute décision publique ne peut pas être transférée à une assemblée citoyenne : il existe des contraintes techniques, budgétaires et légales dont un élu répond et qu’une réunion ne peut trancher. Consulter améliore l’information du décideur, révèle des besoins que l’administration ignore et construit de l’acceptabilité.
Les résultats existent. Les premières expériences de budget participatif au Sénégal ont été associées à une hausse des recettes fiscales locales, la confiance accrue entre citoyens et autorités améliorant le consentement à l’impôt. C’est un effet concret, mesurable, et il plaide pour le dispositif même dans sa version consultative.
CE QUI CLOCHE
L’attachement tient, la satisfaction s’effondre
Les données d’Afrobarometer dessinent un écart qu’il faut prendre au sérieux. Deux tiers des Africains — 66 % préfèrent la démocratie à tout autre système, et de larges majorités rejettent le pouvoir d’un seul (80 %), le parti unique (78 %) et le régime militaire (66 %). Mais plus de 60 % se déclarent insatisfaits de la manière dont la démocratie fonctionne dans leur pays. Au Ghana, la satisfaction a chuté de 29 points depuis 2017.
66 % vs 60 %
66 % des Africains préfèrent la démocratie, mais plus de 60 % sont insatisfaits de son fonctionnement.
Source : Afrobarometer, African Insights 2025
Le problème n’est donc pas l’adhésion des populations au principe démocratique. C’est ce que la démocratie leur livre — et notamment le sentiment d’être exclues des décisions qui les concernent.
La participation sans transfert de pouvoir
Le cas malgache est éclairant parce qu’il est l’un des mieux documentés. Le budget participatif y a été lancé dans neuf communes puis étendu à plus de 159 en 2011. Lors des grandes réunions de consultation fixant les priorités d’investissement, la participation moyenne s’est établie autour de 3 % des citoyens.
3 %
Participation moyenne des citoyens lors des consultations de budget participatif dans les communes à Madagascar.
Source : Participedia, Participatory Budgeting Madagascar (données 2011)
Au Sénégal, où les expériences sont parmi les plus anciennes du continent, les cadres de concertation restent facultatifs : aucune obligation légale n’impose au maire d’en créer, et des voix s’élèvent pour modifier le code des collectivités territoriales afin de les rendre obligatoires. Tant que le dispositif dépend du bon vouloir de l’exécutif local, il n’est pas une institution : c’est une pratique révocable.
L’effet cumulatif d’une consultation sans suite
C’est le coût le moins visible et le plus lourd. Une population que l’on consulte et dont l’avis n’est pas suivi n’en tire pas une conclusion neutre. Elle en tire un apprentissage : la réunion ne sert à rien. La fois suivante, les mieux informés ne viennent plus, et il ne reste que ceux qui espèrent un per diem ou une opportunité.
« La consultation de façade détruit méthodiquement le capital de confiance qu’elle prétendait construire, et elle rend plus difficile toute tentative sérieuse ultérieure. »
DAA MEDIA — MANIFESTE DE RUBRIQUE
La consultation de façade ne laisse donc pas la situation en l’état. Elle détruit méthodiquement le capital de confiance qu’elle prétendait construire, et elle rend plus difficile toute tentative sérieuse ultérieure.
CE QUE ÇA CHANGE
Trois questions suffisent à évaluer un dispositif participatif, et elles se posent avant d’y entrer. Une enveloppe est-elle engagée ? Un budget participatif sans montant affecté n’est pas un budget participatif. La décision est-elle réversible par l’autorité ? Si l’exécutif peut modifier l’arbitrage sans avoir à s’en expliquer, le pouvoir n’a pas bougé. Y a-t-il un retour ? Ce qui a été retenu, ce qui a été écarté, et pourquoi — publié, en langue accessible, dans un délai annoncé.
Pour une organisation qui accompagne ces processus, la conséquence est directe : négocier ces trois points en amont pèse plus lourd que la qualité de l’animation. Et lorsqu’ils ne sont pas obtenus, il est plus utile de le dire publiquement que de conduire l’exercice quand même.
Une frontière mérite d’être tenue avec le thème voisin. Ce dont il est question ici, c’est de la citoyenneté en exercice : participation, contrôle citoyen, espace civique, droits. L’action organisée en direction des pouvoirs publics — campagne, veille législative, note de position — relève du plaidoyer. Un budget participatif communal relève de cette rubrique ; une campagne contre un projet de loi relève de l’autre.
CE QU’ON NE SAIT PAS ENCORE
Le chiffre de 3 % de participation à Madagascar demande à être manié avec prudence, et dans les deux sens. Il paraît faible ; il est pourtant supérieur à ce qu’enregistrait le Brésil au même stade de développement de ses budgets participatifs. Nous ne savons pas quel niveau de participation constitue un seuil de légitimité, ni même si le taux brut est le bon indicator — la représentativité de ceux qui viennent compte probablement davantage que leur nombre.
Une seconde incertitude est plus embarrassante pour la thèse. Le résultat sénégalais — hausse des recettes fiscales locales — a été obtenu par des dispositifs largement consultatifs. Il se peut donc que la consultation, même sans transfert de pouvoir, produise des effets réels sur la confiance et le consentement à l’impôt. Cela n’annule pas l’argument : cela oblige à distinguer ce qu’un dispositif produit pour l’administration de ce qu’il produit pour les citoyens.
DANS CETTE RUBRIQUE
Ce que DAA Media veut rendre visible. Ce que les dispositifs participatifs décident réellement : quelle enveloppe, quel arbitrage final, quel écart entre la priorité citoyenne et l’investissement exécuté. Nous suivons des budgets participatifs jusqu’au décaissement.
Les angles réguliers. Décryptages des cadres juridiques de la participation ; portraits de citoyens, d’élus etd’animateurs de dispositifs ; enquêtes sur des processus précis et leur suite ; données clés issues d’Afrobarometer et des enquêtes budgétaires ; entretiens ; opportunités de formation au contrôle citoyen.
Ce que vous y trouverez. De quoi juger un dispositif avant d’y investir votre temps, poser les bonnes conditions à une autorité locale, et vérifier ce qu’il est advenu de vos priorités.
Participez. Vous avez pris part à un budget participatif ou à un comité de concertation ? Dites-nous ce qui a été décidé, et ce qui a été fait. Proposez un sujet ou abonnez-vous à la rubrique.
PROPOSITIONS D’ILLUSTRATIONS
1. Document / Infrastructure : Registre d’émargement et procès-verbal de concertation Une vue rapprochée en plongée sur un registre d’émargement manuscrit posé sur une table en bois lors d’une session de restitution budgétaire communale, avec la fiche d’arbitrage de projets tamponnée.
Légende : Registre des délibérations citoyennes lors de la session du budget participatif de la commune de Matam, Sénégal, octobre 2023. Crédit : Mamadou Diallo / DAA Media.
2. Geste technique / Infrastructure : Comptage des bulletins de vote prioritaires Plan moyen focalisé sur les mains d’un assesseur comptant des bulletins en papier déposés par des habitants dans une urne transparente lors du choix des investissements prioritaires de quartier.
Légende : Dépouillement des votes pour les projets prioritaires de quartier à Antananarivo, Madagascar, novembre 2022. Crédit : SarahRakotondrabe / DAA Media.
3. Portrait nommé : Acteur institutionnel / Société civile Portrait plan moyen de M. Abdoulaye Seck, président du cadre de concertation locale de Matam, debout devant le panneau d’affichage dubudget communal.
Légende : M. Abdoulaye Seck, président du cadre de concertation locale de la commune de Matam, Sénégal, juin 2024. Crédit : Ousmane Touré / DAA Media.
LIENS INTERNES À POSER
Article #26 (Sur le même thème / cadre juridique)
Article #19 (Sur la participation locale et les démarches citoyennes)
Article #24 (Sur le contrôle citoyen et l’espace civique)
SOURCES RÉFÉRENCÉES
- Afrobarometer, African Insights 2025 — Citizen engagement, citizen power
- Afrobarometer, Africans’ commitment to democracy undermined by poor political performance (2025)
- Afrobarometer, African democracy update: satisfaction remains elusive for many (2025)
- Ghana News Agency, Twenty-nine per cent decline in satisfaction with Ghana’s democracy — Afrobarometer (2025)
- Participedia, Participatory Budgeting Madagascar (2011)
- Participedia, Participatory Budgeting in Matam, Senegal
- Open Government Partnership, Promoting Local Participatory Budgeting (Sénégal, SN0009)
- International Budget Partnership, Open Budget Survey 2025 — Sub-Saharan Africa
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