Il existe une croyance tenace dans le secteur associatif africain : le meilleur dossier gagne. On investit donc dans la formation à la rédaction de projets, on soigne le cadre logique, on peaufine la matrice de risques — et l’on interprète chaque refus comme un défaut technique à corriger. Cette lecture est confortable parce qu’elle laisse croire que le résultat dépend de nous. Elle est fausse. Un financement externe s’obtient d’abord parce qu’un tiers a décidé, avant de lire votre dossier, ce qu’il voulait financer, où, et avec qui. Comprendre cela n’est pas du cynisme : c’est la condition pour négocier au lieu de subir

THÈSE CONTESTÉE / ARGUMENT ADVERSE

CE QU’ON DIT

La thèse méritocratique n’est pas absurde et il faut lui accorder ce qu’elle vaut. Les bailleurs sérieux disposent de grilles d’évaluation publiées, notées, parfois contradictoires ; des comités examinent les dossiers ; des organisations inconnues emportent régulièrement des financements sur la seule qualité de leur proposition. La professionnalisation de la rédaction de projets a réellement ouvert des portes à des organisations qui n’auraient jamais franchi une présélection il y a vingt ans.

Il y a même une justice dans le procédé : face à mille candidats, la mise en concurrence formalisée protège mieux les nouveaux entrants que l’attribution discrétionnaire qui prévalait avant. Personne ne souhaite revenir au financement par relation personnelle.

Le coût de candidater, que personne ne compte

Les taux de succès publiés par les bailleurs se situent généralement entre 1 et 10 % (selon le type d’appel). Certains programmes descendent bien plus bas — six lauréats pour six cent cinquante candidats

En face, le coût est massif. Les estimations disponibles, issues pour l’essentiel de la recherche nord-américaine et européenne, situent le temps de rédaction d’une proposition entre 30 à 120 heures (selon la complexité du dispositif). Les travaux sur les systèmes de financement compétitif montrent que la charge est presque intégralement supportée par les candidats : une étude australienne l’estime à 85 % du coût total du dispositif, contre 10 % pour l’instruction et 5 % pour l’administration

Le calcul qui en découle est rarement fait. Une organisation qui dépose dix dossiers pour en gagner un a payé dix rédactions pour un financement. Si le temps consacré était valorisé, une partie substantielle des organisations découvrirait qu’elle finance elle-même sa propre recherche de financement — sur des ressources propres, non remboursées.

Ce qui est réellement évalué

Un dossier est jugé sur sa qualité technique, mais il est présélectionné sur autre chose : l’alignement avec la stratégie pays du bailleur, arrêtée un ou deux ans plus tôt ; la capacité d’absorption, c’est-à-dire l’aptitude à dépenser vite et à justifier ; le profil de risque, qui favorise les organisations déjà auditées ; et l’antériorité de la relation.

Aucun de ces critères ne mesure la pertinence de votre action pour votre territoire. Ils mesurent votre compatibilité avec un dispositif. Une organisation excellente sur un sujet que le bailleur ne finance pas cette année-là n’a pas un mauvais dossier : elle a un bon dossier au mauvais endroit.

[Texte. Un ou deux passages en gras par paragraphe au maximum.]

« À force de rédiger pour être finançable, on finit par concevoir pour être finançable. »

C’est l’effet le plus coûteux et le moins visible. À force de rédiger pour être finançable, on finit par concevoir pour être finançable. L’action se découpe en tranches de dix-huit mois parce que c’est la durée des conventions. Les objectifs se formulent en indicateurs mesurables parce que le cadre logique l’exige, ce qui écarte silencieusement tout ce qui se mesure mal — le travail politique, la construction de confiance, la présence dans la durée. L’organisation ne ment pas. Elle apprend à ne plus penser que ce qui rentre dans le formulaire.

Traiter le financement externe comme un marché, et non comme un examen, modifie plusieurs décisions concrètes. Cela impose de calculer avant de candidater : combien d’heures, à quel coût, pour quelle probabilité. Une organisation qui tient ce registre découvre souvent qu’elle doit déposer moins et mieux ciblé. Cela impose de lire la stratégie-pays du bailleur avant l’appel à projets, pas après — l’information est presque toujours publique, et presque jamais lue. Cela justifie de renoncer : un financement obtenu sur un axe qui n’est pas le vôtre coûte deux ans de dérive programmatique.

Et cela change ce qu’on négocie. La discussion utile ne porte pas seulement sur le montant, mais sur la durée, la flexibilité de la ligne budgétaire et le taux de frais de structure — trois paramètres qui déterminent ce qu’il restera de l’organisation à la fin de la convention. Ce dernier point relève d’ailleurs de l’autonomie financière plus que du financement externe : l’enjeu n’y est pas d’obtenir l’argent, mais de conserver la marge.

Il faut signaler une faiblesse dans les chiffres cités ici : ils proviennent presque tous de contextes nord-américains et européens. Les taux de succès, les coûts de rédaction et la charge administrative supportée par les organisations africaines ne font l’objet d’aucune étude systématique à notre connaissance. Cette absence est en elle-même un résultat — le secteur mesure abondamment ce que les organisations produisent, et jamais ce que la recherche de financement leur coûte. C’est un chantier que cette rubrique entend ouvrir. Il faut aussi concéder que certains bailleurs ont réellement réformé leurs pratiques : financements pluriannuels, appels simplifiés, notes d’intention en deux pages avant dossier complet, reconnaissance de coûts indirects plus réalistes. Ces évolutions existent, elles restent minoritaires, et il me serait injuste de les nier au motif qu’elles nesuffisent pas


Ce que DAA Media veut rendre visible. Le fonctionnement réel des dispositifs de financement : qui décide, selon quels critères, à quel rythme, et ce que candidater coûte aux organisations africaines. Nous publions les stratégies des bailleurs et leurs calendriers, pas seulement leurs appels.

Les angles réguliers. Décryptages des appels à projets et des règles d’éligibilité ; portraits d’organisations et de leurs trajectoires de financement ; enquêtes sur les circuits de l’aide et les intermédiaires ; données clés sur les flux et les taux de succès ; entretiens avec des chargés de programme et des évaluateurs ; opportunités et échéances.

Ce que vous y trouverez. De quoi choisir où déposer plutôt que de déposer partout, comprendre ce qui se décide avant l’appel, et négocier une convention avec des arguments.

Participez. Vous tenez le compte de vos candidatures et de vos succès ? Ces données n’existent nulle part et nous voulons les construire. Proposez un sujet ou abonnez-vous à la rubrique.

Sources

  • The Costs of Competition in Distributing Scarce Research Funds, arXiv (2024) — https://arxiv.org/pdf/2403.16934
  • GrantCycle, Calculating the True Cost of Grants — https://grantcycle.com/article/calculating-the-true-cost-of-grants
  • Instrumentl, Grant Writing Fees: How Much Does Grant Writing Cost? — https://www.instrumentl.com/blog/grant-writing-fees
  • Funding for Good, How to Determine Grant Writing Fees — https://fundingforgood.org/how-to-determine-grant-writing-fees/
  • Development Initiatives, Indirect costs for local and national partners: policy and practice mapping — https://devinit.org/resources/indirect
  • costs-policy-mapping/

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