Depuis une décennie, l’entrepreneuriat est devenu la réponse par défaut aux problèmes africains. On construit des incubateurs, on organise des concours de plans d’affaires, on forme des cohortes, on célèbre des levées de fonds. L’énergie est réelle et les talents aussi. Mais l’écosystème que l’on mesure avec tant de soin ne décrit qu’une fraction infime de l’économie réelle du continent — et il obéit à une géographie et à une sociologie très précises. Une entreprise sociale qui ne vend pas à des clients solvables n’est pas une entreprise : c’est un projet subventionné qui porte un autre nom. DAA Media ouvre cette rubrique sur cette distinction.
AVIS RAPPORTÉ — ARGUMENT CONTESTÉ PAR DAA MEDIA
CE QU’ON DIT
L’argument entrepreneurial est solide sur plusieurs points. Les États africains ne créeront pas les emplois dont la démographie a besoin, et la fonction publique est saturée. L’entreprise est bien le lieu où se crée la valeur,
et l’entrepreneuriat social a produit des innovations que ni l’État ni l’ONG n’auraient conçues — paiement mobile, énergie solaire en paiement échelonné, logistique du dernier kilomètre, diagnostic médical décentralisé.
L’écosystème lui-même a des résultats. Les startups africaines ont levé de l’ordre de 4 milliards de dollars en 2025, sur plus de cinq cents opérations. Des entreprises nées dans des incubateurs de Lagos, Nairobi ou Le Caire emploient aujourd’hui des centaines de personnes. Ce n’est pas une bulle rhétorique : c’est un secteur.
CE QUI CLOCHE
Ce que « l’écosystème africain » désigne réellement
En 2025, quatre pays — Kenya, Afrique du Sud, Égypte, Nigeria — ont concentré 72 % du financement des startups du continent, contre 69 % l’année précédente. La concentration s’aggrave donc au lieu de se réduire. Et à l’intérieur même de ce groupe, les dix plus grosses opérations représentent 51% de la valeur totale investie.
En 2025, quatre pays — Kenya, Afrique du Sud, Égypte, Nigeria — ont concentré 72 % du financement des startups du continent, contre 69 % l’année précédente. La concentration s’aggrave donc au lieu de se réduire. Et à l’intérieur même de ce groupe, les dix plus grosses opérations représentent 51% de la valeur totale investie.
72 %
du financement des startups africaines est concentré dans seulement quatre pays (Kenya, Afrique du Sud, Égypte, Nigeria).
SOURCE : PARTECH, 2025
51 %
de la valeur totale investie dansle Big 4 provient des dix plusgrosses opérations.
SOURCE : PARTECH / TECH IN AFRICA, 2025
Le capital sélectionne une sociologie
Environ 80 % des opérations de capital-risque en Afrique impliquent un investisseur étranger, et plus de 60 % des fondateurs financés ont étudié ou travaillé hors du continent.
Ce dernier chiffre mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il ne dit rien du mérite et tout du mécanisme. Un investisseur évalue un risque avec les repères dont il dispose : un diplôme qu’il reconnaît, un ancien employeur qu’il connaît, une langue et des codes de présentation familiers. Le résultat n’est pas un tri par la qualité du projet, mais par la proximité culturelle avec le financeur. Le fondateur qui connaît le mieux son marché est souvent celui qui ressemble le moins àceux qui le financent.
« Une structure qui tire l’essentiel de ses recettes de subventions, de
prix de concours et de programmes d’accompagnement n’a pas de
modèle économique : elle a un cycle de financement. »
L’entreprise sociale qui ne vend rien
C’est la confusion la plus coûteuse, et elle est fréquente. Une structure qui tire l’essentiel de ses recettes de subventions, de prix de concours et de programmes d’accompagnement n’a pas de modèle économique : elle a un cycle de financement. Elle en présente pourtant les caractéristiques extérieures — pitch, business plan, indicateurs de croissance.
Le test est simple et il est rarement appliqué : quelle part de vos recettes provient de clients qui paient parce qu’ils veulent le produit ? Si la réponse est faible et le reste depuis trois ans, l’incubation n’a pas construit une entreprise. Elle a construit une compétence à obtenir des subventions — ce qui est un métier, mais pas celui qu’on annonçait.
CE QUE ÇA CHANGE
La question utile pour une jeune entreprise n’est pas « quand levons-nous ? » mais « qui nous paie, et depuis quand ? ». La première recette commerciale en dit plus long que la première levée.
Cela redonne aussi leur place aux entreprises que ces statistiques ne voient pas : les TPE et PME qui emploient l’essentiel des actifs non agricoles du continent, qui ne lèvent rien, ne pitchent nulle part, et dont les besoins sont d’un tout autre ordre — accès à un crédit de trésorerie de quelques milliers d’euros, régularité de l’électricité, délais de paiement des donneurs d’ordre publics, protection contre le racket administratif. Ce sont des sujets peu spectaculaires, et ce sont les sujets déterminants.
Un signal mérite enfin d’être relevé : les investisseurs africains ont représenté 45 % des engagements dans les fonds de capital-risque du continent en 2025, contre une moyenne de 23 % entre 2022 et 2024. Si la tendance se confirme, elle changera davantage la sélection des projets financés que dix ans de programmes d’accompagnement.
CE QU’ON NE SAIT PAS ENCORE
Il n’existe pas, à notre connaissance, de données fiables sur la survie à cinq ans des entreprises passées par les incubateurs africains. Le secteur communique sur les cohortes accueillies et les fonds levés, presque jamais sur ce que deviennent les entreprises trois ans plus tard. Cette absence n’est pas anodine : elle empêche d’évaluer un dispositif qui absorbe des financements importants.
Une question plus fondamentale reste ouverte. Le modèle du capital-risque suppose qu’une entreprise sur dix produise un rendement très élevé compensant neuf échecs — ce qui exige des marchés profonds et des sorties possibles. Rien ne garantit que ce modèle soit adapté à la majorité des économies africaines. Il est possible que l’instrument approprié soit tout autre : dette patiente, financement mezzanine, capital coopératif. Le débat existe, il est technique, et il est trop peu mené par des Africains
DANS CETTE RUBRIQUE
Ce que DAA Media veut rendre visible. Les entreprises qui vivent de leurs clients, y compris quand elles ne ressemblent pas à des startups. Nous documentons les modèles économiques réels — recettes, marges, clients — plutôt que les levées de fonds.
Les angles réguliers. Décryptages des modèles économiques et des instruments de financement ; portraits d’entrepreneurs et de TPE/PME, y compris hors des quatre grands marchés ; enquêtes sur les incubateurs et les dispositifs d’appui ; données clés sur le financement et l’emploi ; entretiens avec des investisseurs africains ; opportunités.
Ce que vous y trouverez. De quoi juger un dispositif d’accompagnement avant de le rejoindre, construire un modèle qui tient sans subvention, et situer votre entreprise dans son marché réel.
Participez. Vous dirigez une entreprise qui vit de ses ventes, ou vous avez fermé après une phase d’incubation ? Les deux récits nous intéressent. Proposez un sujet ou abonnez-vous à la rubrique.
Liens associés : Article 05 (Modèles économiques réels), Article 10 (Au-delà du Big 4), Article 21 (Financements alternatifs & dette
patiente).
SOURCES
Partech, 2025 Africa Tech Venture Capital Report — partechpartners.com
Tech in Africa, Nigeria & Kenya lead as Africa’s Big 4 dominate 2025 funding — techinafrica.com
African Business, Egypt leads Africa’s start-up funding revival as Nigeria regains momentum (2026) — african.business
NBER, Startups in Africa (working paper) — nber.org/papers/w35261
Becker Friedman Institute, Startups in Africa — bfi.uchicago.edu
À vérifier avant publication : Les chiffres « 80 % des opérations impliquent un investisseur étranger » et « plus de 60 % des fondateurs financés ont étudié ou travaillé hors d’Afrique » circulent via des sources secondaires. Retrouver la publication d’origine (probablement le working paper NBER Startups in Africa) et son millésime avant mise en ligne.
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