L’objection tombe à chaque atelier, toujours au même moment : « sympathique, mais on ne nourrit pas un continent avec du compost. » Derrière elle, une conviction rarement énoncée — l’agroécologie serait une agriculture appauvrie, un renoncement technique déguisé en choix éthique, acceptable pour un jardin, irresponsable à l’échelle d’un pays. C’est exactement l’inverse. L’agroécologie demande plus de connaissance qu’une agriculture d’intrants, pas moins. Et ce qui la freine en Afrique n’est pas son rendement : c’est qu’aucun système de conseil, de recherche ou de subvention n’a été construit pour l’accompagner, alors que tout l’a été pour l’engrais importé.


L’argument productiviste mérite d’être pris au sérieux, parce qu’il repose sur un constat vrai. Les sols africains sont épuisés. Des décennies de culture continue sans restitution ont vidé les horizons de matière organique, et une plante ne pousse pas sur une intention. La révolution verte a nourri l’Asie du Sud en une génération. L’Union africaine elle-même a fait de l’intensification par les engrais une politique continentale : déclaration d’Abuja en 2006, cible de 50 kg d’engrais par hectare, puis Plan d’action africain pour les engrais et la santé des sols 2023-2033.
Ce n’est donc pas une lubie de bailleurs. C’est une stratégie assumée, défendue par des agronomes africains sérieux, et qui a pour elle l’urgence : les rendements céréaliers du continent stagnent pendant que la population croît.

Ce qui cloche


Une cible qu’on n’atteint jamais

Vingt ans après Abuja, la consommation d’engrais en Afrique est passée d’environ 8 à 18 kg par hectare (cible initiale : 50 kg). Chez les petits producteurs, elle plafonne autour de 20 kg. L’écart entre pays est vertigineux : 401 kg/ha en Égypte, 5,6 kg/ha en Guinée.

Consommation moyenne d’engrais en Afrique,contre une cible de 50 kg

La raison n’est pas l’ignorance des paysans. Environ 80 % des engrais sont importés sur le continent, et plus de quatre cinquièmes de l’azote l’était déjà en 2016. Une politique agricole fondée sur l’engrais importé suppose un pouvoir d’achat en devises que la plupart des exploitations — et de plusieurs États — n’ont pas. On a construit une stratégie sur une ressource dont le prix est fixé ailleurs, en dollars, au rythme du gaz naturel et du fret maritime.

Une revue systématique portant sur 501 articles scientifiques, dont 39 études agronomiques totalisant 392 observations en Afrique, conclut que les pratiques agroécologiques sont associées à une productivité de la terre significativement supérieure aux systèmes de monoculture particulièrement lorsque ces monocultures sont conduites sans intrants, ce qui est la situation de la majorité des exploitations du continent.

Rendements de maïs doublés avec l’apportde fumure organique en Tanzanie

Les résultats varient selon la pratique, la culture, le sol et le climat, et il faut le dire ainsi : ce n’est pas une recette universelle. Mais l’ordre de grandeur est établi. En Tanzanie, l’apport de fumure organique a fait passer les rendementsde maïs de 1,3 à 2,6 tonnes par hectare, tout en améliorant la rétention d’eau et en réduisant l’érosion.

« L’agroécologie est intensive en connaissance. Or c’est précisément la connaissance qui n’est financée nulle part. »

Voilà le point décisif. Un agent de vulgarisation sait vendre un sac d’urée : la dose est écrite sur l’emballage, l’effet est visible en trois semaines, et la filière d’approvisionnement existe. Diagnostiquer une association culturale adaptée à une parcelle, calculer une rotation, gérer un compost, conduire une haie fourragère — cela demande de connaître le sol, le climat local et le calendrier de travail de la famille.

L’agroécologie est intensive en connaissance. Or c’est précisément la connaissance qui n’est financée nulle part : ni recherche agronomique dédiée, ni conseil agricole de proximité, ni subvention comparable à celle dont bénéficie l’engrais. On compare ensuite les deux systèmes comme s’ils partaient du même point.


La question utile n’est pas « intrants ou agroécologie ». Elle est : quelle agriculture pouvons-nous financer avec les ressources que nous contrôlons ?

Une agriculture d’intrants importés se paie en devises, chaque campagne, indéfiniment. Une agriculture agroécologique se paie en formation, en organisation et en temps de travail — des ressources locales, mobilisables une fois et capitalisables ensuite. Pour une organisation paysanne, cela déplace la priorité : construire un dispositif de conseil entre pairs, documenter les pratiques qui marchent dans son terroir précis, sécuriser l’accès à la biomasse et au fumier, pèsent plus lourd que négocier une remise sur un sac d’engrais.

Cela déplace aussi la demande adressée aux États : la ligne budgétaire à réclamer est celle de la recherche et du conseil agricole, pas seulement celle de la subvention aux intrants.


Une objection sérieuse tient au travail. Plusieurs méta-analyses sur les options d’intensification durable relèvent que les gains de productivité de la terre s’accompagnent souvent d’une hausse du travail par hectare. Là où la main-d’œuvre est rare, chère, ou lorsque la charge retombe sur les femmes déjà surchargées, l’arbitrage n’est pas neutre. C’est probablement la limite la mieux documentée, et elle est rarement discutée par les promoteurs de l’agroécologie.

Deuxième incertitude : la disponibilité de la matière organique. Composter suppose de la biomasse et du fumier en quantité, ce dont toutes les régions ne disposent pas. Et l’agronomie du microdosage montre que de très petites quantités d’engrais minéral, appliquées au bon endroit, produisent des effets importants. La position honnête n’est donc pas l’exclusion, mais le renversement de la charge : à quelles conditions locales, avec quel appui, et à quel coût en devises.


Ce que DAA Media veut rendre visible. Les pratiques agroécologiques réellement conduites par des paysans africains, avec leurs résultats chiffrés et leurs échecs — pas les démonstrations de stations de recherche. Nous voulons documenter ce que coûte la transition en travail, en apprentissage et en années.

Les angles réguliers. Décryptages agronomiques accessibles ; portraits de producteurs et d’organisations paysannes ; enquêtes sur les politiques d’intrants et leurs effets ; données clés sur les sols, les rendements et les prix ; entretiens avec des chercheurs africains ; opportunités de formation et de financement.

Ce que vous y trouverez. De quoi juger une pratique avant de l’adopter, comparer des expériences menées dans des conditions proches des vôtres, et argumenter face à un technicien ou un bailleur.

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Sources

  • ResearchGate / African Food Changemakers, Productivity effects of agroecological practices in Africa: insights from a systematic review and
  • meta-analysisafchub.org
  • AFSA, Restoring Africa’s Soils: A Meta-Analysis of Agroecological Practices (2025) — afsafrica.org
  • Yield and labor relations of sustainable intensification options, Agronomy for Sustainable Development — link.springer.com
  • IFDC, Measuring Fertilizer Consumption Progress in Africa (2024) — ifdc.org
  • Union africaine, Africa Fertilizer and Soil Health Action Plan 2023-2033au.int
  • BAD, Déclaration d’Abuja sur les engraisafdb.org
  • GRAIN, Can African food systems thrive without chemical fertilisers?grain.org

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[Source ou étiquette — ex. : Étude DAA · IRED, septembre 2025]

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