La photographie est toujours la même : une file d’écoliers, des plants en sachet noir, un officiel avec une pelle. Le reboisement est devenu le geste écologique par excellence — visible, mobilisateur, chiffrable, finançable. Il produit aussi le principal malentendu de l’action environnementale africaine. Un arbre planté n’est pas un arbre vivant, et un arbre vivant ne restaure pas à lui seul un bassin versant dégradé. L’expérience la plus concluante du continent en matière de reverdissement — cinq millions d’hectares au Niger — n’a d’ailleurs presque rien planté. DAA Media ouvre cette rubrique sur ce déplacement : de la campagne de plantation vers l’aménagement, l’entretien et le droit.


Le reboisement a d’excellentes raisons d’exister. La couverture arborée du continent recule, l’érosion emporte les sols cultivables, les nappes se rechargent mal, les températures montent. L’arbre traite plusieurs de ces problèmes à la fois : il fixe le sol, tempère le microclimat, produit du bois et du fourrage, séquestre du carbone.

L’argument opérationnel est tout aussi valable. Une campagne de plantation se planifie, se budgétise, se communique, et surtout se compte — nombre de plants, hectares couverts, populations mobilisées. Dans un secteur où la plupart des résultats environnementaux ne se voient qu’après dix ans, disposer d’un indicateur immédiat n’est pas un défaut, c’est une condition de financement. La Grande Muraille Verte, lancée en 2007 sur 8 000 kilomètres, a été construite sur cette logique.

CE QUI CLOCHE


L’écart entre planté et vivant

Les bilans de la Grande Muraille Verte sont éloquents. L’objectif est de restaurer 100 millions d’hectares, séquestrer 250 millions de tonnes de CO₂ et créer 10 millions d’emplois d’ici 2030. À ce jour, environ 18 % de la cible ont été restaurés — soit environ 18 millions d’hectares — et environ 350 000 emplois créés. Un examen interne conduit vers 2020 estimait qu’environ 4 % seulement de l’objectif initial de plantation avait été effectivement atteint.

Le problème n’est pas seulement le rythme. C’est que l’indicateur compte les plants mis en terre, pas les arbres encore debout cinq ans plus tard. Les sécheresses prolongées et les températures croissantes réduisent fortement la survie des jeunes plants — et la mortalité, elle, n’est presque jamais publiée. Un projet peut être un succès administratif complet et un échec écologique intégral.

L’érosion se joue au niveau du versant, pas de l’arbre isolé. Ralentir le ruissellement demande des ouvrages — cordons pierreux, demi-lunes, zaï, banquettes, seuils d’épandage — et une organisation collective à l’échelle du terroir, car l’eau ne s’arrête pas aux limites de parcelle. Reboiser sans aménager revient à planter dans un sol qui continue de partir. Le problème de fond est de méthode : on finance un objet visible plutôt qu’un système. Or c’est le système qui restaure.

Pour atteindre sa cible en 2030, la Grande Muraille Verte devrait restaurer 8,2 millions d’hectares par an, pour un investissement d’environ 4,3 milliards de dollars annuels. Ce niveau n’est pas atteint, et il ne le sera pas. Mais la difficulté n’est pas seulement le volume : c’est la structure. Le financement va au décaissement initial. L’entretien — protection contre la divagation animale, taille, regarnissage, gardiennage — n’a pratiquement pas de ligne budgétaire, alors qu’il détermine tout.

« Reboiser sans aménager revient à planter dans un sol qui continue de partir. Le problème de
fond est de méthode : on finance un objet visible plutôt qu’un système. Or c’est le système quirestaure. »


L’expérience du sud du Niger est le contre-modèle utile. Depuis les années 1980, la régénération naturelle assistée (RNA) a permis le reverdissement d’environ 5 millions d’hectares dans les régions de Maradi et Zinder, et l’ajout d’environ 200 millions d’arbres aux systèmes de production. Ces arbres n’ont pas été plantés : ils ont été protégés. Les paysans ont sélectionné et laissé croître les rejets issus des souches déjà présentes dans leurs champs.

Le facteur décisif n’a pas été technique mais juridique. Tant que les arbres appartenaient à l’État, les paysans n’avaient aucun intérêt à les laisser pousser — un tiers pouvait venir les couper à maturité. La décentralisation de la gestion des ressources naturelles, puis, en juillet 2020, un décret présidentiel attribuant clairement aux producteurs les arbres qu’ils plantent ou régénèrent, ont changé le calcul. Les évaluations menées à Maradi et Zinder relèvent une hausse d’environ 36 % du revenu des ménages participants et une réduction du temps consacré par les femmes à la collecte de bois.

Pour une organisation qui travaille sur l’environnement, la conséquence est directe : avant d’acheter des plants, examiner le droit foncier et le code forestier applicables, et vérifier qui possédera l’arbre dans quinze ans.


La RNA n’est pas transposable partout. Elle suppose des souches et des systèmes racinaires encore vivants dans le sol. Là où la dégradation est totale, il n’y a rien à régénérer et la plantation redevient nécessaire. Les travaux sur le Sénégal montrent d’ailleurs que les cadres réglementaires y freinent encore l’extension de la pratique : le succès nigérien tient à une conjonction de conditions écologiques et politiques qui ne se reproduit pas mécaniquement.

Par ailleurs, les estimations de séquestration carbone associées à ces pratiques — de l’ordre de cinq tonnes de carbone par hectare selon certaines évaluations — reposent sur des méthodes discutées, et l’entrée de ces surfaces dans les marchés carbone soulève une question que la rubrique devra traiter frontalement : àqui appartiendra le crédit ?


Ce que DAA Media veut rendre visible. Ce qui se passe après l’inauguration. Nous suivons des sites de reboisement et de restauration sur plusieurs années, et nous publions les taux de survie quand ils existent — ou leur absence quand ils manquent.

Les angles réguliers. Décryptages sur l’eau, les sols et l’adaptation ; portraits de paysans et de communes engagés dans la restauration ; enquêtes sur les grands programmes environnementaux et leur financement ; données clés ; entretiens avec des chercheurs et des praticiens africains ; opportunités et appels.

Ce que vous y trouverez. De quoi concevoir une action de restauration qui tienne dans la durée, comprendre le cadre juridique qui décide de son sort, et éviter les projets dont le résultat s’évapore avec la première saison sèche.

Participez. Vous avez conduit une opération de restauration — réussie ou non ? Le taux de survie de vos plants nous intéresse davantage que leur nombre. Proposez un sujet ou abonnez-vous à la rubrique.

PROPOSITIONS D’ILLUSTRATIONS (CHARTE DAA MEDIA)

1. Infrastructure / Geste technique : Aménagement du sol en “demi-lunes” ou en structures de cordons pierreux le long d’un versant vallonné pour capter les eaux de ruissellement et freiner l’érosion.

Légende : Ouvrages de retenue d’eau en demi-lunes creusés à flanc de colline, commune de Badaguichiri, Niger, mai 2025. Crédit : A. Souleymane / DAA Media.

2. Document : Copie officielle imprimée ou carnet de bord foncier faisant mention du décret présidentiel nigérien de juillet 2020 sur la propriété de l’arbre, tenu par un chef de village. Légende : Registre local d’application du décret forestier de 2020 pour la protection des arbres champêtres, Maradi, Niger, octobre 2025. Crédit : K. Bello / DAA Media.

3. Portrait nommé : Portrait en plan moyen d’une agricultrice devant ses parcelles en cours de régénération assistée (RNA), taillant les rejets d’un jeune arbre forestier. Légende : Mariama Harouna procédant à l’émondage d’un rejet de souche sélectionné dans son champ, Zinder, Niger, janvier 2026. Crédit : I. Ibrahim / DAA Media.

Liens internes à poser : Article 01 (Politiques et financements
environnementaux fondamentaux) ; Article 16 (Structures et gestion des bassins versants collectifs) ; Article 19 (Codes forestiers et droits d’usage fonciers ruraux).

SOURCES

Africa Renewal (ONU), Africa’s Great Green Wall: close to 18 million hectares of land restored — https://africarenewal.un.org/en/magazine/africas-great-green-wall-close-18-million-hectares-land-restored

Mongabay, Progress is slow on Africa’s Great Green Wall, but some bright spots bloom (2023) — https://news.mongabay.com/2023/08/progress-is-slow-on-africas-great-green-wall-but-some-bright-spots-bloom/

World Agroforestry / Regreening Africa, Niger formally adopts farmer-managed natural regeneration (2021) — https://www.worldagroforestry.org/blog/2021/01/12/niger-formally-adopts-farmer-managed-natural-regeneration

Regreening Africa, Outcome story for Niger — FMNR Decree (2023) — https://regreeningafrica.org/wp-content/uploads/2023/08/

Regreening-Outcome-story-Niger_2023.pdf

NDC Partnership, Agroforestry in Maradi and Zinder Regions of Niger — https://ndcpartnership.org/knowledge-portal/good-practicedatabase/agroforestry-maradi-and-zinder-regions-niger

CIFOR-ICRAF, From the ground up: farmer-managed natural regeneration revives degraded lands in Africa — https://www.forestsnews.org/94078/farmer-managed-natural-regeneration-land-restoration-great-green-wall-2

‘Trees are not all the same’: assessing the policy and regulatory barriers to the upscaling of FMNR in Senegal, Agroforestry Systems —


[Prénom NOM de l’auteur]

[Fonction · une ligne de légitimité sur le sujet traité.]