Cultiver ce que l’on ne mange pas, importer ce que l’on consomme : l’équation agricole africaine marche sur la tête. Derrière l’illusion des cultures de rente et la quête de devises, retour sur une urgence vitale : fermer la bonde de la dépendance pour reconquérir notre souveraineté alimentaire
Faites un tour sur les étals de nos marchés urbains au petit matin. Entre les sacs de riz blanchi acheminés d’Asie et les cartons de farine de blé débarqués des ports, une réalité saute aux yeux : nos villes mangent ce qu’elles ne produisent pas, tandis que nos campagnes s’épuisent à cultiver ce qu’elles ne consomment pas.
Pouvons-nous encore accepter qu’un continent disposant de 60 % des terres arables non cultivées de la planète consacre des milliards de dollars à importer sa nourriture quotidienne ? La recherche obsessionnelle de devises par les cultures d’exportation nous a enfermés dans une dépendance dangereuse. Il est temps de changer de boussole : notre première sécurité, notre première dignité, c’est de parvenir à nourrir nos populations par nos propres forces.
1. Le miroir aux alouettes des cultures de rente
Depuis des décennies, le mot d’ordre agricole semble invariable : produire du café, du cacao, du coton ou de l’hévéa pour faire entrer des devises étrangères. Mais qui tire réellement profit de cette chaîne ?
Les cours sont fixés sur les places financières à des milliers de kilomètres de nos villages. Dès que les cours mondiaux chutent, c’est le petit producteur qui absorbe le choc. Pendant ce temps, les multinationales captent l’essentiel de la marge bénéficiaire entre la matière brute et le produit fini.
Ce qu’il faut retenir :
Produire pour l’exportation tout en important notre nourriture de base revient à remplir une baignoire sans avoir fermé la bonde. Nous vendons nos matières premières à bas prix pour racheter notre pain et notre riz au prix fort.
À l’échelle mondiale, plus de 733 millions de personnes souffrent encore de la faim, soit une personne sur onze. En Afrique, ce scandale n’est pas une fatalité climatique : c’est le résultat d’un choix économique qui a sacrifié la marmite locale au profit des marchés internationaux.
2. L’agriculture vivrière : notre véritable bouclier économique
Face à cette vulnérabilité, l’alternative n’est pas un rêve lointain, elle existe déjà dans nos terroirs : c’est l’agriculture familiale et vivrière.
Nourrir en priorité les villes et les villages environnants avec nos tubercules, nos céréales locales et nos légumes présente des bénéfices immédiats :
- Une immunité contre les crises extérieures : Les tensions géopolitiques et le coût du fret maritime n’impactent pas le manioc, le maïs, le sorgho ou le plantain récoltés localement.
- La régénération de nos terres : L’agroécologie paysanne, respectueuse des cycles naturels, préserve les sols sans ruiner les producteurs en engrais chimiques importés.
- La création de valeur partagée : L’argent dépensé pour acheter des aliments locaux reste dans la communauté, dynamise les transformatrices locales et soutient l’artisanat rural.
EXEMPLE DE TERRAIN : LA RÉVOLUTION DU MANIOC
La transformation locale du manioc en farine panifiable, en semoule ou en fécule montre la voie. Substituer ne serait-ce que 15 à 20 % de la farine de blé importée par des farines locales réduit la dépendance extérieure tout en garantissant un revenu direct et stable aux coopératives de productrices.
Comme le rappelait avec force le militant paysan sénégalais Mamadou Cissokho dans son ouvrage de référence :
Mamadou Cissokho
« Dieu n’est pas un paysan. C’est aux hommes et aux femmes de la terre de s’organiser, de défendre leur métier et de prouver qu’ils sont le premier socle de la nation. »
3. Le pouvoir d’agir : comment faire basculer le modèle ?
Ce basculement vers la souveraineté alimentaire ne se fera pas par des discours techniques, mais par une articulation concrète entre producteurs et consommateurs.
- S’organiser en coopératives autonomes : Isolés, les producteurs subissent la loi des intermédiaires. Rassemblés au sein d’organisations paysannes fortes (à l’image des dynamiques portées par le ROPPA ou le PAFO), ils peuvent peser sur les prix et organiser le stockage pour éviter les braderies post-récolte.
- Transformer nos habitudes de consommation : En tant que citoyens, chaque acte d’achat est un vote économique. Privilégier les produits du terroir, fréquenter les marchés locaux et soutenir les transformateurs africains, c’est financer notre propre autonomie.
- Exiger des politiques protectrices : Nos États doivent réguler les importations sauvages à bas prix qui étouffent la production locale et réorienter les financements publics vers les infrastructures vivrières (pistes rurales, magasins de stockage, électrification).
Reprendre le contrôle de notre avenir
La faim et la dépendance ne sont pas des lois de la nature. Elles sont le produit d’un système économique qui privilégie la spéculation sur les besoins essentiels.
Changer ce modèle en profondeur est le défi de notre génération. C’est précisément l’appel que lance l’économiste et praticien du développement Fernand Vincent dans le tout premier numéro des Cahiers de l’Autonomie publié par DAA International : « Agir ensemble autrement ».
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