Cheikh Hamidou Kane s’est éteint à l’âge de 98 ans. L’auteur de L’Aventure ambiguë (1961), le roman de l’écartèlement entre l’héritage africain et l’école occidentale, fut aussi un acteur du développement : Commissaire au Plan du Sénégal aux côtés de Mamadou Dia, puis responsable de l’UNICEF en Afrique de l’Ouest. Fernand Vincent, président fondateur de DAA International, a travaillé à ses côtés à l’IPD, dont Cheikh Hamidou Kane a présidé le conseil d’administration. Dans ce texte écrit le 5 octobre 2026, il retrace une amitié de soixante ans et en tire une question qui nous concerne tous : sur quelles valeurs bâtir un autre développement pour l’Afrique ? Il appelle nos organisations à faire le bilan de leur engagement et à se réunir. DAA International répond à cet appel en relançant le groupe de travail « Retour aux sources ».


Le décès, à 98 ans, de notre ami Cheikh Hamidou Kane a réveillé en moi des souvenirs importants et, une fois de plus, la remise en cause des valeurs sur lesquelles repose notre engagement pour une Afrique plus autonome et un autre développement.

Les années de l’animation rurale

J’ai appris à connaître Cheikh Hamidou Kane dans les années 1960, non seulement en lisant L’Aventure ambiguë, mais aussi à l’époque bien connue du lancement d’un autre développement au Sénégal.

Senghor avait fait appel à Économie et Humanisme et au Père Lebret pour aider à mobiliser les populations rurales. L’IRFED de Roland Colin formait les futurs cadres de l’animation rurale, la CINAM programmait le développement avec notre ami Bernard Leconte, Cissé Ben Mady gérait l’animation rurale, Jacques Bugnicourt dirigeait ENDA et Samir Amin l’IDEP. Cheikh Hamidou Kane, Commissaire au Plan, était responsable de cette stratégie sous l’autorité du Premier ministre Mamadou Dia.

Nous suivions cette démarche avec beaucoup d’attention à l’IPD, que nous étions en train de créer.

De l’UNICEF à l’IPD, une amitié de travail

Dans un deuxième temps, après de sérieuses tensions politiques internes, Cheikh Hamidou Kane quitta le Sénégal pour diriger le bureau régional de l’UNICEF à Abidjan. Avec le concours de notre ami Charles Egger, futur président de RAFAD, alors directeur général adjoint de l’UNICEF à New York, Cheikh Hamidou et Charles lancèrent le programme EJF (Enfance, Jeunes et Femmes). L’UNICEF confia la formation des cadres de cet important programme à l’IPD, que je dirigeais. D’où nos contacts plus approfondis.

Par la suite, Cheikh Hamidou Kane fut introduit par notre ami Georges Lambert Lamond, ancien secrétaire général de l’UNRISD (l’Institut de recherche des Nations unies pour le développement social, à Genève), qui, après sa retraite, s’était mis à ma disposition au secrétariat de Genève. Sur proposition de Charles Egger à Mme Zagorin, présidente du CRDI, Cheikh Hamidou Kane fut nommé président adjoint du Centre de recherches pour le développement international (CRDI, Canada). Il assura ce mandat pendant quatre ans. C’est avec lui que l’IPD signa un très important programme de recherche sur l’enseignement en Afrique.

Pendant ces années, Cheikh Hamidou Kane devint président du conseil d’administration de l’IPD et, en ma qualité de secrétaire général de l’Institut, j’ai eu l’occasion de travailler étroitement avec lui. Nous sommes ainsi devenus amis ; nous avons vécu une belle période, dont les souvenirs restent bien vivants.

Puis ce fut son retour au Sénégal, où il exerça plusieurs mandats de ministre avant de prendre une longue retraite.

Cheikh Hamidou Kane vient donc de nous quitter. Nous voilà orphelins d’un grand homme qui a marqué notre époque, et qui m’a marqué personnellement.

Le message de L’Aventure ambiguë

C’est la raison de ce texte : un retour aux sources, au message de son Aventure ambiguë, et donc à la nécessité de faire le bilan de notre engagement et de nous interroger sur notre action.

Cheikh Hamidou Kane a été écartelé entre son milieu de naissance, avec les valeurs fondamentales d’une religion vécue en famille, et l’école des Blancs et la formation universitaire française. Il l’a écrit dans L’Aventure ambiguë.

Comme pour toutes les élites africaines, la modernité s’imposa au détriment des valeurs fondamentales de l’Afrique. La colonisation consolida cet état de fait, et les élites africaines se sont trouvées de plus en plus confrontées à un questionnement fondamental : comment retrouver les valeurs positives de notre culture pour bâtir notre modèle de développement ?

Or, pendant la même période, l’Occident perdait ses propres repères culturels au profit d’un modèle de développement fondé sur le profit, la rentabilité et la promotion de l’individu. Dès lors, où aller ? Comment nous développer ?

Retrouver nos sources pour agir

Plusieurs amis se sont mis, depuis longtemps, non seulement à réfléchir, mais à agir pour retrouver les sources d’un développement où l’homme est au centre de l’action, avec ses besoins à satisfaire. L’élite africaine, prise en sandwich entre les deux modèles, est tombée dans le piège. Mais certains ont continué à s’interroger.

Je rappelle les efforts de notre ami Hugues Dupriez qui, avec son important réseau d’amis africains dans plusieurs pays francophones, a inventorié pendant des années les bases traditionnelles sur lesquelles pouvait se développer une économie rurale répondant aux besoins des populations.

Aujourd’hui encore, de nombreux intellectuels africains s’organisent, réfléchissent et proposent des solutions intéressantes. Cependant, un modèle de développement fondé sur les valeurs africaines n’est pas encore acquis.

Je propose que nos organisations, individuellement puis collectivement, en coalition, se posent la question du retour aux valeurs fondamentales qui président à nos activités et les dirigent.

Notre ami Gabriel Foleu, secrétaire général de Développer l’Afrique Autrement, a commencé à rassembler des idées très intéressantes à ce sujet. Je vous propose de le rejoindre en prenant contact avec lui et en lui proposant votre collaboration.

Par ailleurs, je propose d’organiser, avec ceux qui sont partants, une rencontre internationale qui pourrait faciliter ces échanges et nous faire aller un peu plus loin vers un autre développement.

N’hésitez pas à nous écrire : il est temps d’agir ensemble.

Fernand Vincent, président fondateur de DAA International 5 octobre 2026

Rejoindre le groupe de travail « Retour aux sources »

DAA International relance le groupe de travail « Retour aux sources » pour répondre à l’appel de Fernand Vincent : comment des valeurs africaines deviennent-elles des pratiques économiques, sociales et de gouvernance qui fonctionnent aujourd’hui ?

Vous dirigez une organisation, animez une antenne DAA ou connaissez une initiative où une valeur africaine est devenue une pratique qui marche ? Trois façons de participer : un entretien de trente minutes, une fiche expérience, ou une contribution écrite de une à trois pages.

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