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Produire sans dépendre : le vrai prix des intrants importés

Posté par DAA SearchTEAM | Août 18, 2026 | Production | 0 |

Produire sans dépendre : le vrai prix des intrants importés

Un rendement se calcule en tonnes par hectare. C’est une mesure agronomique, et c’est une mesure incomplète : elle ne dit rien de ce qu’il a fallu acheter, ni dans quelle monnaie. Quand environ 80 % des engrais consommés sur le continent sont importés, chaque point de rendement supplémentaire se paie en devises, à un prix fixé par le marché du gaz naturel et le coût du fret. Le producteur africain assume ainsi un risque qu’il ne maîtrise en rien, sur une charge qui pèse plus lourd chaque année où sa monnaie se déprécie. DAA Media ouvre cette rubrique sur une question simple et rarement posée : que reste-t-il d’un bon rendement quand on en déduit ce qu’il a coûté d’importer ?

Ce qu’on dit


ARGUMENT CONTESTÉ

L’argument technique est solide, et il faut lui laisser sa force. Les sols africains sont pauvres en azote et en phosphore, et aucune pratique culturale ne crée des éléments qui ne sont pas là. Une plante qui manque d’azote ne produit pas, quelle que soit la qualité du travail. Les rendements céréaliers du continent — souvent trois à quatre fois inférieurs à ceux d’autres régions — s’expliquent en grande partie par cette carence.

L’engrais minéral est par ailleurs efficace, immédiatement disponible et facile à conseiller. La semence améliorée a permis des gains réels sur le maïs, le riz, le manioc. Refuser ces outils au nom d’un principe reviendrait à demander aux paysans africains une pureté qu’aucune agriculture au monde ne pratique.

Ce qui cloche


La facture est libellée dans une monnaie qu’on ne contrôle pas

Environ 80 % des engrais utilisés en Afrique sont importés, et plus de quatre cinquièmes de l’azote l’était dès 2016. Le prix de l’urée suit celui du gaz naturel. En 2022, la conjonction de la guerre en Ukraine et de la flambée gazière a doublé, puis triplé, le prix rendu dans plusieurs pays du continent — sans qu’aucune décision prise en Afrique n’y soit pour quoi que ce soit.

Une exploitation dont la structure de coûts dépend d’un prix mondial en dollars n’a pas de modèle économique : elle a une exposition. Et le résultat agronomique est là pour le confirmer. Vingt ans après la déclaration d’Abuja de 2006, la consommation moyenne est passée d’environ 8 à 18 kg par hectare, pour une cible de 50. Non parce que les paysans ignorent l’intérêt de l’engrais, mais parce qu’ils n’ont pas les liquidités au moment où il faudrait l’acheter

18 kg/ha

Consommation moyenne d’engrais en Afrique en 2024, loin de l’objectif de 50 kg fixé lors de la déclaration d’Abuja.

SOURCE : IFDC, 2024

Le rendement mesuré sans son coût

L’écart entre pays éclaire le mécanisme : 401 kg par hectare en Égypte, 79 en Zambie, 14 en Tanzanie, 5,6 en Guinée. Cette distribution ne suit pas la qualité des sols ni la compétence agronomique. Elle suit l’accès aux devises, la subvention publique et la proximité d’un port.

401 vs 5,6

Rendement d’engrais asymétrique (kg/ha) entre l’Égypte (401 kg) et la Guinée (5,6 kg), illustrant la dépendance structurelle aux flux logistiques et portuaires.

SOURCE : UNION AFRICAINE / IFDC, 2024

Tant que la performance agricole se mesure au rendement brut, un système fragile mais dopé paraîtra supérieur à un système modeste et autonome. Le bon indicateur est la marge nette par hectare après achat d’intrants, rapportée à la part de cette marge exposée au taux de change. Presque personne ne le calcule.

« Une exploitation dont la structure de coûts dépend d’un prix mondial en dollars n’a pas de modèle économique : elle a une exposition. »

La semence, dépendance silencieuse

Le débat se concentre sur l’engrais et oublie la semence. Les variétés hybrides à haut rendement se dégénèrent en une ou deux générations : elles doivent être rachetées chaque campagne. Là où les législations semencières restreignent l’échange de semences paysannes, la dépendance devient juridique autant qu’agronomique. Une exploitation qui ne peut plus reproduire sa semence a perdu la maîtrise du premier maillon de sa production.

Ce que ça change


Le raisonnement n’est pas « refuser les intrants » mais « choisir sa dépendance en connaissance de cause ».

Cela rend prioritaires des choses habituellement traitées comme secondaires : les légumineuses fixatrices d’azote insérées dans la rotation, qui produisent de l’azote sans facture en devises ; la production locale de biofertilisants et le compostage à l’échelle du village ; le microdosage, qui applique de très petites quantités d’engrais minéral au bon endroit et au bon moment plutôt qu’à la volée ; les banques de semences paysannes et la sélection participative.

Pour une organisation de producteurs, cela déplace aussi le plaidoyer : la revendication n’est plus seulement la subvention aux engrais — qui reproduit la dépendance en la rendant supportable — mais la production locale d’intrants et un cadre juridique protégeant les semences paysannes.

Le même raisonnement vaut pour l’élevage et la pêche : provende importée, alevins et poussins d’un jour issus de couvoirs étrangers, produits vétérinaires. La question est identique.

Ce qu’on ne sait pas encore


La substitution complète n’est pas démontrée. Composter suppose de la biomasse et du fumier en quantité, et toutes les régions n’en disposent pas — les zones sahéliennes à faible charge animale en manquent structurellement. Les légumineuses occupent de la surface et du temps de travail : l’azote gratuit se paie en saison culturale.

Quant à la production locale d’engrais, elle progresse sur le continent mais reste concentrée sur quelques unités et quelques pays, et elle suppose du gaz, de l’énergie et des capitaux. Rien ne garantit qu’elle bénéficie aux petits producteurs plutôt qu’aux grandes exploitations et aux filières d’exportation. C’est une question ouverte, et elle est politique avant d’être technique.

DANS CETTE RUBRIQUE

Ce que DAA Media veut rendre visible. La structure de coût réelle d’une production africaine — ce qui est acheté, à qui, dans quelle monnaie, et ce qu’il reste au producteur. Nous publions des chiffres de marge, pas seulement des chiffres de rendement.

Les angles réguliers. Décryptages techniques sur les intrants, les semences, la provende et les produits vétérinaires ; portraits de producteurs ayant réduit leur dépendance ; enquêtes sur les filières d’importation et les politiques de subvention ; données clés sur les prix ; entretiens avec des agronomes et des semenciers africains ; opportunités.

Ce que vous y trouverez. De quoi calculer votre propre exposition, comparer des itinéraires techniques à coût réel, et arbitrer avant la prochaine campagne.

Participez. Vous produisez vos propres intrants, ou vous avez tenté et abandonné ? Vos chiffres nous intéressent. Proposez un sujet ou abonnez-vous à la rubrique.


Sources

IFDC, Measuring Fertilizer Consumption Progress in Africa (2024) —https://ifdc.org/2024/07/09/measuringfertilizer-consumption-progress-in-africa/

Union africaine, Africa Fertilizer and Soil Health Action Plan 2023-2033 (2023) — https://au.int/sites/default/files/newsevents/workingdocuments/43470-wd-2._EN_Africa_Fertilizer_and_Soil_Health_Action_Plan_VI_170523.pdf

BAD, Déclaration d’Abuja sur les engrais (2006) — https://www.afdb.org/en/topics-and-sectors/initiatives-partnerships/africa-fertilizer-financing-mechanism/about-affm/abuja-declaration

Fondation FARM, L’Afrique de l’Ouest face au défi de l’azote : dynamiques, dépendances et opportunités (2024) —https://fondation-farm.org/en/lafrique-de-louest-face-au-defi-de-lazote-dynamiques-dependances-et-opportunites/

GRAIN, Can African food systems thrive without chemical fertilisers? (2024) — https://grain.org/en/article/7375-can-african-food-systems-thrive-without-chemical-fertilisers

Heinrich Böll Stiftung, « Green » Fertilizer in Africa Is No Substitute for an Agroecological Transition (2025) —https://www.boell.de/en/2025/02/12/green-fertilizer-in-africa-no-substitute-for-an-agroecological-transition


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