Producteurs et salariés, consommateurs, électeurs, épargnants-investisseurs, consommateurs d’information : pourquoi notre force est plus grande que nous ne le croyons.

À 91 ans, Fernand Vincent a écrit un texte qui refuse la résignation. Agir ensemble autrement — Pour un autre modèle de développement ne se contente pas de dénoncer un monde injuste : il désigne, dans notre vie la plus ordinaire, cinq leviers de pouvoir que nous exerçons déjà chaque jour sans en mesurer la portée. Et il en tire une stratégie.

« Critiquer, c’est bien. Agir pour le changement, c’est mieux »

C’est la phrase que Fernand Vincent a placée en sous-titre de son texte. Elle donne immédiatement le ton et résume une préoccupation qui traverse toute sa réflexion : nous savons dénoncer ce qui ne va pas, mais savons-nous encore transformer notre indignation en pouvoir d’agir ?

La question n’a rien de théorique. Les inégalités se creusent, la richesse et le pouvoir économique se concentrent, les systèmes d’information façonnent nos comportements, et les technologies nouvelles — l’intelligence artificielle au premier chef — placent entre quelques mains des capacités inédites. Face à cela, une phrase revient partout, que Fernand Vincent relève comme le symptôme central de notre époque : « Que voulez-vous que l’on fasse ? »

Sa réponse est exactement l’inverse de la résignation. Nous avons déjà du pouvoir. Nous en avons même au moins cinq.

Le pouvoir n’a pas disparu : il nous échappe

Le diagnostic est radical. Pour Fernand Vincent, le problème de notre temps n’est pas seulement que le pouvoir s’exerce de manière injuste. C’est que nous avons progressivement laissé une part de notre propre pouvoir nous échapper.

Pouvoir économique, pouvoir financier, pouvoir technologique, pouvoir informationnel : tous concentrés. Et cette concentration produit un paradoxe. Nous sommes des millions — des milliards — et nous nous éprouvons pourtant individuellement impuissants.

« Ainsi, le pouvoir nous échappe ! Nous sommes “conditionnés” par les stratégies du modèle dominant. »

Agir ensemble autrement, p. 11

Fernand Vincent refuse cette conclusion. Il propose de regarder autrement notre vie quotidienne, car nous ne sommes pas seulement des citoyens qui votent. Le texte l’énonce sous forme d’inventaire, presque brutalement :

« Nous sommes bien conscients que nous sommes individuellement et collectivement des : producteurs et salariés ; consommateurs ; électeurs ; épargnants et investisseurs ; lecteurs et consommateurs d’informations (TV et réseaux sociaux) ; etc. […] C’est ICI que se situe NOTRE FORCE. »

Agir ensemble autrement, chapitre « Un autre monde est déjà en construction »

Et il ajoute aussitôt la remarque qui justifie cet article : « Or, nous ne la mettons pas suffisamment en valeur. »

1. Nous sommes producteurs et salariés

Notre premier pouvoir est celui du travail. Nous produisons, transformons, cultivons, fabriquons, transportons, enseignons, soignons, créons des entreprises, produisons des connaissances. Nous sommes au cœur même de l’économie.

Pourtant, celui qui produit n’est pas nécessairement celui qui décide. Le paysan peut produire le cacao sans peser sur son prix mondial. Le producteur de coton peut cultiver sans contrôler la transformation. Le salarié peut créer une immense valeur sans décider de sa répartition. C’est cette contradiction que Fernand Vincent met en lumière : la capacité de production est un pouvoir, mais un pouvoir dispersé reste inaudible.

« Nos efforts de production sont très mal rémunérés. Ensemble pesons sur les prix en utilisant les lois du marché (limiter les productions à l’exportation) et orientons nos efforts vers des productions vivrières et familiales locales pour répondre aux besoins de “nourrir l’Afrique avant tout”. »

Agir ensemble autrement, p. 22

Le mot décisif est « ensemble ». Il ne s’agit pas de demander au producteur de travailler davantage, mais de lui permettre de s’organiser, de peser sur les marchés, de remonter les chaînes de valeur et de défendre collectivement ses intérêts. La proposition va d’ailleurs plus loin qu’un appel générique : elle assume un arbitrage — limiter l’exportation, réorienter vers le vivrier local.

Même logique pour les salariés : « Le syndicat est notre outil de pression et la grève le moyen d’action efficace. » Il ne s’agit donc pas de glorifier le travailleur isolé, mais de transformer la multitude des travailleurs en force organisée.

2. Nous sommes consommateurs

Nous parlons souvent du consommateur comme d’un individu qui choisit entre deux produits. Fernand Vincent invite à regarder beaucoup plus loin : consommer, c’est financer.

Lorsque nous achetons, nous maintenons une chaîne de production, nous donnons du chiffre d’affaires à une entreprise, nous renforçons un modèle économique. Nous contribuons à faire vivre certains emplois, certaines pratiques agricoles, certaines chaînes logistiques — et certains rapports de pouvoir.

D’où le mot d’ordre qu’il reprend, en citant explicitement le groupe de travail Facebook du même nom : « Consommons local… » La proposition semble banale. Elle ne l’est pas.

Car Fernand Vincent distingue deux formes de pressuring. La première vise les détenteurs actuels du pouvoir, pour les obliger à lâcher du lest. La seconde nous vise nous-mêmes : elle consiste à changer, en montrant l’exemple, les comportements par lesquels nous renforçons chaque jour le modèle dominant. Il cite nommément la consommation, l’épargne, l’habillement et la formation.

L’idée est féconde. Nous ne devons pas seulement demander aux autres de changer : nous devons aussi modifier les circuits économiques que nous alimentons quotidiennement. Le consommateur devient alors un acteur politique.

3. Nous sommes électeurs

Le troisième pouvoir est celui que nous connaissons le mieux. Mais Fernand Vincent pose des questions qui vont bien au-delà du fait de voter : « Pour qui votons-nous ? Ces élus nous représentent-ils vraiment ? Comment votent-ils ? »

Le vote n’est donc pas un abandon définitif de notre pouvoir. Nous élisons des représentants, puis nous devons nous demander ce qu’ils font du mandat confié — et s’ils soutiennent les propositions que nous jugeons nécessaires. Cette conception rejoint une idée essentielle de la démocratie : le citoyen ne devrait pas disparaître entre deux élections. Il doit pouvoir s’informer, s’organiser, interpeller, proposer, contrôler et, lorsque c’est nécessaire, faire pression.

Fernand Vincent va jusqu’à envisager une transformation de la gouvernance internationale, afin que la société civile devienne un véritable acteur des décisions mondiales. Dans son projet de réforme de l’ONU, il reprend l’intuition de Marc Nerfin : un système à trois chambres, donnant une place aux gouvernements, au pouvoir économique, et aux peuples et à leurs associations.

Autrement dit : la démocratie ne doit pas seulement nous donner le droit de choisir ceux qui exercent le pouvoir. Elle doit nous donner les moyens de participer aux décisions qui nous concernent.

4. Nous sommes épargnants et investisseurs

C’est probablement le pouvoir le plus largement sous-estimé. Nous travaillons, nous gagnons de l’argent, nous épargnons, nous cotisons, nous plaçons. Et pourtant nous nous demandons rarement ce que devient cet argent une fois déposé.

« Où plaçons-nous notre épargne ? Dans quelle banque et que fait cette banque de notre argent ? Où et comment investir l’argent que nous lui avons confié ? »

Agir ensemble autrement, p. 23

Il élargit ensuite la question aux fonds de sécurité sociale et aux réserves considérables constituées collectivement : « Où ces fonds sont-ils placés ? Comment les investir dans le financement de nos programmes alternatifs ? »

Voilà une question fondamentale pour l’Afrique. Car l’autonomie ne consiste pas seulement à obtenir davantage d’argent de l’extérieur : elle consiste aussi à mieux organiser les ressources que nous détenons déjà. Tontines, épargne communautaire, coopératives, mutuelles, fonds de garantie, fonds rotatifs, banques villageoises, investissement de la diaspora, finance solidaire, capital des entreprises locales, réserves des organisations de la société civile.

C’est précisément le terrain du financement alternatif tel que Fernand Vincent l’a pratiqué pendant quarante ans. Le principe n’est pas d’attendre un bailleur providentiel, mais de chercher où se trouve le pouvoir financier, comment il circule, et comment une partie de ce pouvoir peut être réorientée vers les activités que nous voulons développer. C’est exactement l’axe que DAA travaille aujourd’hui : identifier, à chaque étape des chaînes de valeur, les outils financiers locaux et alternatifs mobilisables.

5. Nous sommes consommateurs d’information

Voici peut-être le pouvoir le plus moderne — et paradoxalement celui que nous exerçons le moins consciemment. Nous lisons, nous regardons, nous consultons Facebook, WhatsApp, YouTube, TikTok ou LinkedIn. Nous partageons, nous commentons, nous relayons. Nous choisissons certains médias plutôt que d’autres. Nous alimentons donc nous-mêmes l’économie de l’information.

« Que lisons-nous ? À quel journal ou quelle revue sommes-nous abonnés ? Quels programmes regardons-nous à la TV et quelle information recherche-t-on sur les réseaux sociaux ? »

Agir ensemble autrement, p. 23

Et il conclut, en trois mots : « Là est notre pouvoir. »

Cette phrase mérite d’être prise très au sérieux à l’heure de l’intelligence artificielle. Car l’information n’est plus seulement un contenu que nous recevons : elle est devenue une infrastructure de pouvoir. Fernand Vincent reprend d’ailleurs à son compte une définition qu’il cite dans son état des lieux : le pouvoir informationnel naît de l’accès et du contrôle exercés sur les données, les idées et les connaissances clés dont les autres ont besoin.

Il y ajoute une préoccupation devenue brûlante : la concentration des données et l’essor de l’IA. Sa position est prudente mais stratégique. L’IA, écrit-il, s’imposera à nous et conditionnera notre futur ; il faut donc « maîtriser au mieux l’IA pour notre bien et celui des organisations » auxquelles nous appartenons.

Nous retrouvons ici une mission essentielle pour DAA Media et OdaCity : ne pas seulement diffuser de l’information, mais renforcer le pouvoir d’agir de ceux qui la reçoivent.

Les cinq pouvoirs ne valent rien s’ils restent séparés

C’est probablement ici que se trouve l’idée la plus forte du texte. Pris séparément, les cinq pouvoirs semblent modestes. Exercés ensemble, ils changent de nature.

Un million de producteurs qui s’organisent. Un million de consommateurs qui modifient leurs achats. Un million d’électeurs qui portent les mêmes propositions. Un million d’épargnants qui orientent leur argent autrement. Un million de personnes qui choisissent de soutenir des médias capables de renforcer leur autonomie. Nous ne parlons plus de comportements individuels : nous parlons d’un rapport de forces.

C’est exactement ce que Fernand Vincent appelle le pressuring. Le terme doit être compris dans son sens stratégique : il ne s’agit pas de violence, mais de construire progressivement une capacité collective permettant de négocier, de convaincre et, lorsque c’est nécessaire, d’exercer une pression non violente pour faire évoluer les règles du jeu. Il assume d’ailleurs un horizon long — vingt-cinq ans, de 2025 à 2050 — parce qu’il juge utopique de croire qu’un modèle se remplace en quelques années.

« Notre force organisée obligera les acteurs du modèle dominant à négocier ou accepter nos propositions. »

Agir ensemble autrement, p. 24

Du micro au méso, puis au macro

Cette idée est particulièrement importante pour DAA. Fernand Vincent ne propose pas de commencer par une révolution mondiale. Il propose de partir de ce qui existe déjà, et il le dit en quatre mots : « Ne pas réinventer la roue. »

Des organisations paysannes existent. Des organisations de consommateurs, des syndicats, des mouvements de femmes, des organisations de défense des droits humains, des mouvements environnementaux, des institutions de finance alternative, des coopératives, des expériences d’économie sociale et solidaire, des médias indépendants : tout cela existe. Le changement n’a donc pas besoin de partir de zéro. Il faut identifier les expériences qui fonctionnent, les renforcer, les mettre en réseau et les faire changer d’échelle.

« Il s’agit en fait d’intégrer les activités alternatives existantes et de passer le micro ou sectoriel au meso, puis au macro. »

Agir ensemble autrement, p. 36

Une stratégie pour l’Afrique ?

Appliquée au continent, cette approche ouvre une perspective considérable. Prenons simplement l’alimentation. L’Afrique compte des millions de producteurs. Ces producteurs sont aussi des consommateurs. Ils appartiennent à des organisations. Ils épargnent. Ils votent. Ils utilisent des téléphones. Ils consomment de l’information. La même personne exerce donc simultanément les cinq pouvoirs.

Imaginons maintenant que ces pouvoirs soient reliés par des organisations, des réseaux et des plateformes. Le producteur trouve un marché. Le consommateur identifie les producteurs locaux. L’épargnant contribue au financement. L’investisseur soutient une unité de transformation. Le citoyen exige des politiques publiques adaptées. Le média raconte les expériences qui fonctionnent. Le numérique relie l’ensemble.

C’est précisément le type d’écosystème que DAA cherche à construire : médias et savoirs, réseau, outils numériques, financement alternatif et expérimentations de terrain.

L’autonomie n’est pas l’isolement

Il serait dangereux de mal comprendre cette philosophie. L’autonomie ne signifie pas « nous n’avons besoin de personne ». Elle signifie : « nous devons pouvoir décider avec les autres, sans être condamnés à dépendre entièrement d’eux. »

La distinction est essentielle. Fernand Vincent ne rejette pas le dialogue avec les institutions, les entreprises, les États ou les bailleurs. Il veut changer le rapport de forces — car négocier à égalité suppose de disposer d’une capacité propre.

C’est pourquoi DAA formule son rapport aux bailleurs autrement : ils ne sont pas sollicités pour soutenir une idée, mais invités à rejoindre une démarche déjà en marche. Partenaires de réflexion avant d’être sources de financement. Une organisation autonome n’est donc pas une organisation sans partenaires : c’est une organisation qui a quelque chose à apporter à ses partenaires.

Le véritable sixième pouvoir : nous organiser

Fernand Vincent énumère cinq grandes catégories de pouvoir — et referme sa liste par un « etc. » qui laisse la porte ouverte. Son texte permet précisément d’y découvrir quelque chose de plus profond : un pouvoir transversal qui transforme tous les autres. L’organisation.

Un producteur isolé a peu de pouvoir ; des milliers de producteurs organisés pèsent sur un marché. Un consommateur isolé a peu de pouvoir ; des milliers de consommateurs coordonnés font bouger une entreprise. Un électeur isolé vote ; des millions d’électeurs organisés imposent une question dans le débat public. Un épargnant isolé dispose de peu de moyens ; des milliers d’épargnants créent des mécanismes financiers nouveaux. Un lecteur isolé consomme une information ; une communauté organisée crée ses propres médias.

L’organisation transforme le pouvoir individuel en pouvoir collectif. C’est pourquoi Fernand Vincent en arrive à son projet de Coalition mondiale des organisations de la société civile. Son idée n’est pas de créer une organisation de plus, qui remplacerait toutes les autres : elle est d’intégrer et de relier ce qui existe. Cette phrase devrait peut-être devenir l’un des principes fondateurs de la nouvelle étape de DAA.

Et si nous commencions maintenant ?

La question n’est donc plus : « que pouvons-nous faire face à un système beaucoup plus puissant que nous ? » Elle devient : « comment allons-nous utiliser les pouvoirs que nous exerçons déjà chaque jour ? »

Lorsque nous travaillons : quel modèle économique contribuons-nous à construire ? Lorsque nous achetons : qui finançons-nous ? Lorsque nous votons : à qui confions-nous notre pouvoir ? Lorsque nous épargnons : qui utilise notre argent ? Lorsque nous investissons : quelle activité rendons-nous possible ? Lorsque nous nous informons : qui influence notre représentation du monde ?

Et surtout : avec qui pouvons-nous nous organiser ?

« Là est notre pouvoir »

Fernand Vincent a consacré plus de soixante années à construire des organisations, des réseaux, des dispositifs de formation et des mécanismes de financement alternatif. À 91 ans, il ouvre son texte non par un bilan, mais par un refus :

« Mais le vieux persiste. Lui aussi s’indigne et n’accepte pas la réponse “on ne peut rien faire de plus”. »

Agir ensemble autrement, introduction

Cette phrase est peut-être la meilleure porte d’entrée du texte tout entier. Elle rappelle que l’indignation n’est pas encore l’action, et que l’action individuelle ne suffit pas toujours. Entre l’indignation et la transformation, il y a l’organisation.

Nous sommes producteurs. Nous sommes salariés. Nous sommes consommateurs. Nous sommes électeurs. Nous sommes épargnants. Nous sommes investisseurs. Nous sommes lecteurs. Nous sommes consommateurs d’information. Et nous sommes membres de milliers d’organisations de la société civile.

« C’est ICI que se situe NOTRE FORCE. »

Alors peut-être que le véritable défi n’est pas de chercher un pouvoir supplémentaire. C’est d’apprendre à exercer ensemble ceux que nous avons déjà.

Développer l’Afrique autrement, ce n’est peut-être pas seulement changer les projets. C’est changer le rapport au pouvoir.


À PROPOS DU TEXTE

Agir ensemble autrement — Pour un autre modèle de développement, Fernand Vincent, 2025. Fondateur de l’Institut panafricain pour le développement (IPD) et du réseau Innovations et Réseaux pour le Développement (IRED), Fernand Vincent est directeur scientifique de DAA International.

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