Le récit dominant sur le financement du développement africain repose sur une image : celle d’un continent qui manque. Manque de capitaux, manque d’épargne, manque d’investisseurs. De ce diagnostic découle toute une politique — attirer l’aide, attirer l’investissement, combler un déficit. Les données de la CNUCED racontent une autre histoire. Chaque année, environ 88,6 milliards de dollars quittent le continent sous forme de flux financiers illicites, soit 3,7 % de son PIB. Ce n’est pas un problème d’absence. C me un problème de fuite. Et l’on ne remplit pas un seau percé en y versant davantage.
ARGUMENT CONTESTÉ / CADRAGE ADVERSE
Ce qu’on dit
Le cadrage par le manque n’est pas une invention malveillante, et il repose sur des observations exactes. Les taux d’épargne intérieure sont faibles, les systèmes fiscaux collectent peu, les infrastructures manquent de capitaux à long terme. Les besoins de financement des objectifs de développement sont réels et considérables. L’aide publique au développement et l’investissement direct étranger répondent à ce diagnostic. Ils ont financé des routes, des hôpitaux, des campagnes de vaccination dont l’effet est mesurable. Contester leur utilité serait absurde. Le problème n’est pas qu’ils existent : c’est qu’ils occupent tout l’espace du débat, au point que la question des sorties n’y trouve presque jamais sa place.
ARGUMENT CONTESTÉ / CADRAGE ADVERSE
Ce qu’on dit
Le cadrage par le manque n’est pas une invention malveillante, et il repose sur des observations exactes. Les taux d’épargne intérieure sont faibles, les systèmes fiscaux collectent peu, les infrastructures manquent de capitaux à long terme. Les besoins de financement des objectifs de développement sont réels et considérables.
L’aide publique au développement et l’investissement direct étranger répondent à ce diagnostic. Ils ont financé des routes, des hôpitaux, des campagnes de vaccination dont l’effet est mesurable. Contester leur utilité serait absurde. Le problème n’est pas qu’ils existent : c’est qu’ils occupent tout l’espace du débat, au point que la question des sorties n’y trouve presque jamais sa place.
Ce qui cloche
L’ordre de grandeur
Le rapport de la CNUCED sur le développement économique en Afrique (2020) chiffre les flux financiers illicites sortants à environ 88,6 milliards de dollars par an. La CNUCED souligne que ce montant est du même ordre de grandeur que l’ensemble des entrées d’aide publique au développement et d’investissements directs étrangers reçus par le continent.
Autrement dit : ce que l’Afrique perd d’un côté équivaut à peu près à ce qu’elle reçoit de l’autre. Un débat sur le financement du développement qui n’examine que la seconde colonne examine la moitié du problème — et pas nécessairement la plus déterminante.
1 / 488,6 milliards $ / an
Montant annuel des flux financiers illicites quittant le continent africain (3,7 % du PIB)
Source : CNUCED, Rapport sur le développement économique en Afrique (2020)
Le mécanisme n’est pas celui qu’on décrit
L’imaginaire de la fuite des capitaux africains est celui de la valise de billets et du dirigeant corrompu. La corruption existe et elle coûte cher. Mais elle n’est pas le canal principal.
50 % des flux illicites
Proportion des sorties financières illicites liées aux exportations de produits extractifs (fausse facturation)
Source : CNUCED, Rapport sur les flux financiers illicites en Afrique (2020 / 2022)
Les travaux de la CNUCED établissent qu’environ la moitié des flux illicites sortants est liée aux exportations de produits extractifs, principalement par fausse facturation commerciale — sous-déclarer la valeur ou la teneur d’une cargaison de minerai à la sortie, la revaloriser à l’arrivée. S’y ajoutent les prix de transfert entre filiales d’un même groupe, qui logent le bénéfice dans la juridiction où il sera le moins taxé.
Ces opérations ne se font pas dans l’ombre d’un aéroport. Elles se font par écrit, avec des cabinets d’audit, des conseils juridiques, des banques et des juridictions d’accueil. Elles supposent une infrastructure professionnelle qui n’est pas africaine.
Le déplacement de la responsabilité
C’est l’effet politique du cadrage précédent. Tant que le sujet est nommé « corruption », il désigne un problème de gouvernance africaine, à traiter par la conditionnalité de l’aide et le renforcement des institutions locales. Dès qu’il est nommé « flux financiers illicites », il désigne un système à deux extrémités, dont l’une est réglementée à Londres, Genève, Amsterdam ou Wilmington.
Le premier cadrage produit des séminaires sur la redevabilité. Le second produit des registres de bénéficiaires effectifs, du reporting pays par pays et des conventions fiscales renégociées. Ce ne sont pas les mêmes politiques, ni les mêmes rapports de force.
« Ce que l’Afrique perd d’un côté équivaut à peu près à ce qu’elle reçoit de l’autre. »
Ce que ça change
Pour une organisation de la société civile africaine, cela ouvre un terrain d’action rarement occupé. La justice fiscale devient une stratégie de financement du développement — probablement la plus rentable qui soit, puisqu’un point de recette fiscale supplémentaire n’est conditionné à aucun bailleur et ne se négocie avec aucun comité. C’est aussi la ressource la plus directement liée à la souveraineté : un État financé par ses contribuables leur doit des comptes, un État financé par l’aide doit des comptes ailleurs.
Concrètement, les leviers existent et sont accessibles : suivi des conventions minières et pétrolières et des exonérations accordées ; plaidoyer pour un registre public des bénéficiaires effectifs ; appui aux administrations fiscales sur le contrôle des prix de transfert ; participation aux négociations sur la convention fiscale des Nations unies. Ce sont des sujets techniques, et c’est précisément pourquoi ils restent inoccupés.
Ce qu’on ne sait pas encore
L’honnêteté impose de dire que les chiffres sont contestés, y compris entre institutions qui partagent le diagnostic. La CNUCED avance 88,6 milliards de dollars par an ; le rapport du Groupe de haut niveau présidé par Thabo Mbeki retient un ordre de grandeur supérieur à 50 milliards. L’écart entre ces deux estimations dépasse 70 %.
La raison tient à la méthode. L’essentiel des estimations repose sur l’analyse des écarts de miroir dans les statistiques commerciales — comparer ce qu’un pays déclare exporter et ce que ses partenaires déclarent importer. Cette technique est critiquée : les écarts peuvent résulter de délais d’enregistrement, de différences de valorisation, d’erreurs statistiques, sans qu’aucune fraude soit en cause. Des économistes sérieux considèrent que les chiffres publiés surestiment le phénomène.
La position défendue ici n’est pas qu’un chiffre est juste. C’est que même l’estimation la plus basse place les sorties illicites au même niveau que les entrées d’aide — et que cette comparaison suffit à changer la question.
Propositions d’illustrations (Charte iconographique)
1. Objet / Infrastructure : Analyseur de minerai XRF sur site douanier portuaire Un spectromètre de fluorescence X portable posé sur un conteneur de concentré de cuivre au port de Cotonou, utilisé pour vérifier la teneur exacte du minerai avant exportation.
Légende : Contrôle de la teneur des minerais au port de Cotonou, Bénin, novembre 2023. Crédit : DAA Media / Jean-Marc K.
2. Document : Extrait annoté d’un registre du commerce offshore Copie numérisée d’un extrait de registre des sociétés montrant une chaîne de détention passant par une société écran enregistrée dans une juridiction à fiscalité avantageuse.
Légende : Document d’immatriculation d’une filiale holding à Schiphol-Rijk (Pays-Bas), juin 2022. Crédit : Archives TJNA.
3. Portrait nommé : Léonce Ndikumana en conférence de travail L’économiste Léonce Ndikumana intervenant lors d’un atelier sur la fuite des capitaux africains, lisant un document de travail annoté.
Légende : Léonce Ndikumana lors du forum sur la justice fiscale à Nairobi, octobre 2023. Crédit : Photo TJNA / A. Mwangi.
Dans cette rubrique
Ce que DAA Media veut rendre visible. Les mécanismes concrets par lesquels la valeur quitte le continent : contrats
miniers, exonérations, montages fiscaux, fausse facturation. Nous traitons ces sujets techniques dans une langue
accessible, parce que leur technicité est ce qui les protège.
Les angles réguliers. Décryptages fiscaux et contractuels ; portraits d’enquêteurs, de fiscalistes et de journalistes
d’investigation africains ; enquêtes sur des filières et des conventions précises ; données clés sur les flux et les recettes ;
entretiens ; veille sur les négociations fiscales internationales.
Ce que vous y trouverez. De quoi lire une convention minière, comprendre ce qu’est un prix de transfert, et porter le sujet
devant une autorité publique ou une assemblée.
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Source
- CNUCED, Africa could gain $89 billion annually by curbing illicit financial flows (2020) — unctad.org
- CNUCED, Report on illicit financial flows from Africa (2022) — unctad.org
- Union africaine / CEA, Rapport du Groupe de haut niveau sur les flux financiers illicites en provenance d’Afrique (Groupe Mbeki,2015) — unodc.org
- Carnegie Endowment, African Strategies to Combat Illicit Financial Flows (2024) carnegieendowment.org
- Nations unies, Bureau du Conseiller spécial pour l’Afrique, Tackling Illicit Financial Flows in Africa —un.org
- Tax Justice Network Africa, Illicit Financial Flows — taxjusticeafrica.net
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