Presque tous les programmes agricoles du continent commencent par la même phrase : il faut augmenter les rendements. C’est devenu un réflexe, au point qu’on ne l’interroge plus. Pourtant, quand un producteur de cacao ivoirien reçoit environ sept centimes sur chaque euro dépensé pour une tablette de chocolat, son problème n’est pas la quantité de fèves qu’il récolte. Son problème est la structure qui détermine ce qu’il en tirera. Augmenter la production dans un circuit qui ne lui rend rien, c’est produire davantage de valeur pour d’autres. DAA Media ouvre cette rubrique sur ce déplacement : du champ vers le circuit, et du volume vers le partage.
ARGUMENT CONTESTÉ PAR DAA MEDIA
CE QU’ON DIT
Le raisonnement productiviste a sa cohérence. Le continent importe une part croissante de son alimentation, ses rendements sont bas, sa population croît vite. Produire plus paraît la réponse évidente, et elle est en partie juste : nul ne vend ce qu’il n’a pas récolté.
L’argument a aussi une dimension pratique. Un projet d’appui à la production se conçoit facilement — semences, formation, équipement — et ses résultats se mesurent en tonnes. Agir sur les circuits commerciaux suppose au contraire de toucher à des rapports de force, à des positions établies, parfois à des monopoles publics. C’est plus lent, plus conflictuel, et beaucoup moins photogénique. Le biais du secteur vers l’amont s’explique en partie par là
CE QUI CLOCHE
L’exemple qui rend le mécanisme visible
Sur un euro dépensé pour une tablette de chocolat, environ 80 centimes reviennent aux transformateurs et aux distributeurs, et environ 7 centimes au producteur de cacao — selon les données du ministère allemand de la Coopération économique. À l’échelle de la filière, l’Afreximbank estime que
200 Md$ vs 10 Md$
Chiffre d’affaires mondial du cacao vs part revenant à l’Afrique de l’Ouest
Source : Afreximbank
7 centimes
perçus par le producteur de cacao sur 1 euro de chocolat
Source : Ministère allemand de la Coopération économique (BMZ)
l’industrie mondiale du cacao pèse environ 200 milliards de dollars par an, dont environ 10 milliards bénéficient à l’Afrique de l’Ouest, qui en fournit pourtant l’essentiel de la matière première.
Ce n’est pas un problème de rendement. C’est un problème de position dans la chaîne : l’Afrique de l’Ouest occupe le maillon le moins rémunéré, celui qui porte le risque climatique et ne capte aucune marge de transformation
Produire plus peut faire baisser le prix
C’est le point le plus contre-intuitif, et le plus souvent ignoré des programmes d’appui. Pour un producteur isolé, augmenter sa récolte augmente son revenu. Pour l’ensemble des producteurs d’une même zone augmentant leur récolte simultanément, sans que la demande ni les capacités de transformation ne bougent, le prix au producteur baisse. Le gain agronomique est réel ; le gain économique s’évapore.
Une politique de production sans politique de débouchés ne transfère pas la richesse aux producteurs. Elle la transfère à ceux qui achètent moins cher.
Vendre au pire moment
Faute de stockage, une grande partie des récoltes est vendue dans les semaines qui suivent la moisson — c’est-à-dire quand tout le monde vend et que les prix sont au plus bas. Quelques mois plus tard, les mêmes producteurs rachètent parfois pour se nourrir, au prix haut. Les pertes après récolte, dues à un séchage et à un stockage inadéquats, amputent encore ce qui reste.
Cette double perte — sur le calendrier et sur la conservation — se joue entièrement en aval du champ. Aucun gain de rendement ne la compense.
« Augmenter la production dans un circuit qui ne lui rend rien, c’est
produire davantage de valeur pour d’autres. »
CE QUE ÇA CHANGE
Si le goulot d’étranglement est le circuit, les priorités se réorganisent.
Le stockage devient une infrastructure stratégique et non un accessoire : le warrantage — le stock nanti qui permet d’emprunter contre sa récolte et de vendre trois mois plus tard — modifie le revenu davantage que dix points de rendement. La transformation locale, même élémentaire (décorticage, séchage, mouture, conditionnement), déplace le producteur d’un cran vers la valeur. L’information sur les prix, portée par des dispositifs simples, retire à l’intermédiaire son principal avantage : il sait ce que vaut le produit, le producteur non.
Et la commercialisation groupée cesse d’être une question d’idéologie coopérative pour devenir une question de rapport de force : cent producteurs qui négocient ensemble ne vendent pas au même prix que cent producteurs qui négocient séparément.
Pour une organisation paysanne, la question stratégique devient : de quel maillon supplémentaire pouvons-nous prendre le contrôle cette année ?
CE QU’ON NE SAIT PAS ENCORE
La transformation locale se heurte à des obstacles que la volonté ne lève pas. L’escalade tarifaire — droits de douane plus élevés sur le produit transformé que sur la matière première — pénalise structurellement le cacao transformé à l’entrée des marchés du Nord. L’accès à une énergie fiable et abordable conditionne toute unité de transformation, et manque dans la plupart des zones de production.
Le bilan des coopératives de commercialisation est par ailleurs contrasté. Certaines ont fait la démonstration d’un meilleur prix pour leurs membres ; d’autres ont reproduit en interne les asymétries qu’elles devaient corriger, ou se sont effondrées faute de trésorerie. La littérature n’établit pas que la forme coopérative garantit un meilleur prix — elle établit qu’elle le rend possible, à des conditions de gouvernance précises. La rubrique documentera ces conditions plutôt que de
célébrer le principe.
DANS CETTE RUBRIQUE
Ce que DAA Media veut rendre visible. La répartition réelle de la valeur le long des filières africaines : combien à chaque maillon, et pourquoi. Nous publions des décompositions de prix, filière par filière, quand lesdonnées existent.
Les angles réguliers. Décryptages de filières ; portraits de coopératives et d’unités de transformation, ycompris celles qui ont échoué ; enquêtes sur les intermédiaires, les monopoles d’achat et les politiques de prix ; données clés sur les prix et les pertes après récolte ; entretiens ; opportunités de marché et de labellisation.
Ce que vous y trouverez. De quoi situer votre position dans une chaîne de valeur, identifier le maillon accessible, et négocier avec des chiffres plutôt qu’avec des impressions.
Participez. Votre organisation a construit un dispositif de stockage, de warrantage ou de vente groupée ? Dites nous ce qu’il a changé sur le prix. Proposez un sujet ou abonnez-vous à la rubrique.
Sur le même sujet (Liens internes) : [Article 02] · [Article 04] · [Article 09]
SOURCES RÉFÉRENCÉES
- Harvard International Review, Bittersweet: the harsh realities of chocolate production in West Africa.
- African Business, Cocoa prices hit records as West African yields decline (2024).
- West Africa Weekly, Côte d’Ivoire feeds the world’s chocolate industry, but when prices shift, cocoa farmers are left with
- rotting harvests.
- USDA FAS, Ghana — Cocoa Sector Overview 2025.
- ScienceDirect, Cocoa production in West Africa: a review and analysis of recent developments.
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