Premier épisode d’une série courte sur les mots du développement. Non pour les proscrire, mais pour observer ce qu’ils font quand personne ne les regarde.
Le mot paraît neutre, presque aimable. Il désigne celui qui reçoit un avantage. Dans les documents de projet, il compte parmi les termes les plus employés : nombre de bénéficiaires directs, de bénéficiaires indirects, ciblage des bénéficiaires.
Ce que le mot dit : une personne a reçu quelque chose qui améliore sa situation. C’est souvent exact, et il n’y a aucune raison de le nier.
Ce que le mot fait est plus intéressant. Il installe une relation à sens unique et fige les rôles : il y a celui qui donne et celui qui reçoit, et cette répartition est présentée comme une description de la réalité alors qu’elle est une construction du dispositif. Dans un projet d’appui à des coopératives agricoles, le producteur qui apporte sa terre, son travail, sa connaissance du milieu et son réseau social est appelé bénéficiaire ; l’organisation qui apporte un financement de douze mois est appelée partenaire. La contribution la plus lourde est classée du côté de la réception.
Le mot fait autre chose encore : il oriente la redevabilité. Un bénéficiaire n’a rien à exiger, puisqu’il a reçu. C’est un statut qui prive de la légitimité à réclamer des comptes. C’est précisément ce que notre étude décrit comme la redevabilité ascendante — on rend compte vers celui qui finance, jamais vers celui qui est désigné comme bénéficiaire.
Ce que l’on peut dire à la place, selon les cas : membre, lorsqu’il existe une adhésion. Producteur, habitant, parent d’élève, patient, lorsque le rôle réel est identifiable. Partie prenante, lorsque plusieurs contributions se combinent. Participant, lorsqu’il y a participation effective. Aucun de ces mots n’est parfait ; tous ont l’avantage de désigner ce que la personne fait, et non ce qu’elle reçoit.
Un test rapide pour vos propres documents : remplacez « bénéficiaire » par « membre » dans une phrase de votre dernier rapport. Si la phrase devient fausse, la question mérite d’être posée — pourquoi ces personnes ne sont-elles pas membres de quelque chose ?
La série Lexique de la dépendance paraît tous les quinze jours sur DAA Media.






