Les campagnes de sensibilisation nutritionnelle reposent toutes sur le même postulat implicite : si les gens mangeaient mieux, c’est qu’ils sauraient mieux. On produit donc des affiches, des spots radio, des séances de démonstration culinaire — et l’on s’étonne que les comportements bougent si peu. En 2025, 66,6 % de la population africaine n’a pas les moyens de s’offrir une alimentation saine. Le problème que la sensibilisation prétend traiter est un problème de revenu, de prix et de disponibilité. Informer quelqu’un sur les vertus des légumes qu’il ne peut pas acheter n’est pas de l’éducation : c’est une injonction. DAA Media ouvre cette rubrique en déplaçant la question du consommateur vers l’offre.
POSITION ADVERSE RAPPORTÉE
Ce qu’on dit
L’éducation nutritionnelle a des arguments réels, qu’il serait malhonnête d’écarter. Certaines carences relèvent effectivement de pratiques : sevrage trop précoce, préparations qui détruisent les micronutriments, répartition intrafamiliale défavorable aux femmes et aux enfants. Des interventions ciblées — allaitement exclusif, enrichissement des bouillies, hygiène de l’eau — ont produit des résultats documentés à faible coût.
L’argument budgétaire compte aussi. Agir sur les prix alimentaires suppose des politiques lourdes et coûteuses ; une campagne de communication est finançable dans le cadre d’un projet ordinaire. Face à un problème immense et à des moyens limités, la sensibilisation est ce qu’on sait faire. Ce n’est pas de la
mauvaise foi, c’est une contrainte
Ce qui cloche
Le prix, d’abord
En 2025, deux tiers de la population africaine — 66,6 % ne peuvent pas s’offrir une alimentation saine. En Afrique subsaharienne, cela représente plus de 954 millions de personnes, contre 941 millions un an plus tôt. t 1rapport SOFI 2025 relève que la faim recule à l’échelle mondiale mais progresse en Afrique : le seul continent où la faim progresse, et l’accessibilité financière s’y est dégradée quand elle s’améliorait ailleurs.
66,6 %
De la population africaine hors d’état de s’offrir une alimentation saine
Source : FAO / SOFI, 2025
954 millions
De personnes touchées par l’inaccessibilité financière d’un régime sain en Afrique subsaharienne
Source : FAO / SOFI, 2025
Aucun message ne franchit cet obstacle. Quand une alimentation équilibrée coûte davantage que le revenu disponible, la connaissance ne fait pas la différence — elle ajoute seulement le sentiment d’échec à la contrainte.
La disponibilité et le temps
Le deuxième déterminant est logistique. Le produit ultratransformé est disponible partout, se conserve sans électricité, se vend à l’unité et en très petite quantité, et ne demande aucune préparation. Le légume frais suppose un marché accessible, une chaîne de froid ou une consommation rapide, du combustible et du temps de cuisson.
Ce temps est une ressource inégalement répartie. Il repose massivement sur les femmes, souvent déjà engagées dans la production agricole, la collecte d’eau et de bois. Une recommandation nutritionnelle qui suppose deux heures de préparation quotidienne n’est pas neutre : elle assigne une charge, sans le dire.
« Informer quelqu’un sur les vertus des légumes qu’il ne peut pas acheter
n’est pas de l’éducation : c’est une injonction. »
Le double fardeau
Les villes africaines cumulent désormais ce que l’on croyait successif : la sous-nutrition infantile et la progression rapide du surpoids, de l’obésité et du diabète — parfois dans le même foyer. Ce double fardeau ne s’explique pas par une soudaine perte de discernement des populations. Il s’explique par une transformation de l’offre : arrivée massive de produits sucrés et gras bon marché, expansion des circuits de distribution, publicité peu régulée. Cibler le consommateur revient à traiter le symptôme d’une transformation qui s’est produite en amont de lui, et sans lui.
Ce que ça change
Si le déterminant principal est l’offre, l’action utile se déplace.
2Elle porte sur le prix relatif : fiscalité des boissons sucrées, appui aux cultures maraîchères, réduction des pertes après récolte qui renchérissent les produits frais. Elle porte sur la disponibilité : marchés de proximité, circuits courts, transformation locale de produits nutritifs à durée de conservation longue — ce qui relie directement cette rubrique aux questions de commercialisation. Elle porte sur les lieux où l’alimentation est captive : cantines scolaires, hôpitaux, restauration collective, où une décision d’achat public modifie des milliers de repas sans convaincre personne un par un.
Elle porte enfin sur la régulation de la publicité alimentaire destinée aux enfants, terrain sur lequel très peu de pays africains disposent d’un cadre.
Pour une organisation, la conséquence est concrète : avant de concevoir une campagne, établir ce que coûte localement un panier alimentaire équilibré et le comparer au revenu médian de la zone. Si l’écart est important, le budget de communication sera mieux employé ailleurs.
Ce qu’on ne sait pas encore
L’efficacité des taxes sur les boissons sucrées est bien documentée en Amérique latine et commence à l’être en Afrique australe, mais les données restent minces pour la majorité du continent — et l’effet sur les populations les plus pauvres, qui consacrent une part plus grande de leur revenu à l’alimentation, fait l’objet d’un débat sérieux sur l’équité de l’instrument.
Il faut aussi concéder un point contre la thèse : l’éducation nutritionnelle n’est pas inutile. Là où le revenu le permet mais où les pratiques font défaut — alimentation des nourrissons, notamment — elle produit des effets mesurables et peu coûteux. La position défendue ici n’est pas qu’elle ne sert à rien. C’est qu’employée seule, sur des populations qui n’ont pas les moyens d’agir sur leur alimentation, elle déplace la responsabilité vers ceux qui subissent le problème.
Dans cette rubrique
Ce que DAA Media veut rendre visible. Le coût réel d’une alimentation équilibrée dans les villes et les campagnes africaines, comparé aux revenus réels. Nous voulons publier des paniers alimentaires locaux plutôt que des recommandations générales.
Les angles réguliers. Décryptages sur les prix alimentaires et les politiques publiques ; portraits d’initiatives de restauration collective, de cantines et de maraîchage urbain ; enquêtes sur la distribution des produits ultra transformés et la publicité alimentaire ; données clés sur la sécurité alimentaire ; entretiens avec des nutritionnistes africains ; opportunités.
Ce que vous y trouverez. De quoi juger la pertinence d’une action nutritionnelle avant de la lancer, comprendre ce qui détermine réellement l’assiette dans votre zone, et argumenter auprès d’une commune ou d’un ministère.
Participez. Vous conduisez une cantine, un marché de producteurs, une unité de transformation nutritionnelle ? Vos coûts et vos prix nous intéressent. Proposez un sujet ou abonnez-vous à la rubrique.
Sources
FAO, IFAD, UNICEF, PAM, OMS, L’État de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde 2025 (SOFI)— Lien FAO
FAO, Hunger declines globally, but rises in Africa and western Asia: UN report (2025) — Lien FAO Newsroom
FAO, Healthy diets remain unaffordable for a third of the world’s population — Lien FAO SFCS
UNICEF Data, The State of Food Security and Nutrition in the World 2025 — Lien UNICEF
Banque mondiale, Food Prices for Nutrition DataHub — Cost and Affordability of Healthy Diets — Lien World Bank
Liens internes à poser :
Article 05 — Liens avec la commercialisation et les circuits de distribution locaux
Article 17 — Souveraineté alimentaire et politiques tarifaires
Article 15 — Restauration collective et cantines scolaires
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